Le 15 mai dernier, le Centre de recherche sur le Bénin de l’Université Jiaotong de Chongqing a organisé un symposium sur le développement des relations entre la Chine et l’Afrique et procédé en même temps au dévoilement de la plaque de la structure. Sa directrice, le Professeur Shen Li, revient, dans cet entretien, sur les objectifs de cette initiative, le rôle de la base cognitive et des médias dans la consolidation du partenariat sino-africain, ainsi que sur la contribution de l’Université Jiaotong de Chongqing au rapprochement entre les peuples africains et chinois.
Pourquoi avoir organisé un symposium sur le développement des relations sino-africaines ?
L’objectif principal de ce symposium est de rassembler les savoirs, consolider les consensus et réfléchir collectivement aux défis de la coopération sino-africaine. Nous vivons dans un contexte international marqué par de profondes mutations économiques et géopolitiques. Il devient donc essentiel de créer des espaces de dialogue réunissant universitaires, responsables publics, médias et entreprises afin d’identifier les meilleures orientations pour l’avenir.
Ce symposium vise d’abord à fournir un soutien intellectuel à la coopération bilatérale. À travers les échanges sur le commerce, les infrastructures, l’industrialisation ou encore les capacités productives, nous cherchons à formuler des recommandations utiles à la mise en œuvre de l’initiative « la Ceinture et la Route » et du Forum sur la coopération sino-africaine.
Il s’agit aussi d’approfondir la confiance mutuelle. Les différences de perception et les asymétries d’information persistent parfois entre les deux parties. Le dialogue permet alors de partager les expériences de gouvernance et de développement tout en construisant un récit plus équilibré et plus proche des réalités.
Le symposium cherche également à favoriser l’alignement des stratégies de développement entre la modernisation chinoise, l’Agenda 2063 de l’Union africaine et les politiques nationales africaines. Nous voulons explorer de nouveaux moteurs de croissance dans des secteurs comme l’économie numérique, l’industrie ou les énergies vertes.
Enfin, cette initiative participe au renforcement de la coopération Sud-Sud. La Chine et l’Afrique, qui représentent ensemble une part importante du monde en développement, ont intérêt à défendre leurs positions communes dans une gouvernance mondiale plus équilibrée.
Vous insistez beaucoup sur la notion de « base cognitive ». Quel rôle joue-t-elle dans la construction du consensus ?
La base cognitive est le socle du consensus. Sans compréhension mutuelle, un consensus reste fragile et superficiel. Concrètement, elle permet d’abord de construire un langage commun autour de notions essentielles comme le développement, la souveraineté ou la modernisation. Si les partenaires ne donnent pas le même sens à ces concepts, les accords risquent d’être mal interprétés.
Cette base cognitive aide aussi à identifier les intérêts convergents. La Chine doit comprendre les priorités africaines, notamment le besoin urgent d’industrialisation et de création d’emplois, tandis que les partenaires africains doivent mieux connaître les capacités industrielles et technologiques chinoises afin de saisir les opportunités offertes par cette coopération.
Elle permet également de gérer les différences de manière rationnelle. Les divergences existent toujours dans les relations internationales, mais une meilleure connaissance réciproque réduit les incompréhensions et les attentes irréalistes.
Un autre aspect fondamental concerne la durabilité du partenariat. Un consensus, construit sur une connaissance approfondie de l’histoire commune, des défis partagés et des aspirations mutuelles, résiste davantage aux crises et aux pressions extérieures.
Enfin, cette base cognitive doit s’étendre aux populations. Les relations sino-africaines ne peuvent pas reposer uniquement sur les gouvernements. Les échanges académiques, culturels et médiatiques permettent de réduire les préjugés et de renforcer l’adhésion populaire.
Le rôle des médias a également été évoqué durant les travaux. Quelle contribution la presse peut-elle apporter ?
La presse joue un rôle essentiel dans la construction de cette compréhension mutuelle. Elle constitue à la fois un pont entre les peuples, une fenêtre sur les réalités de chacun et un espace de dialogue.
Les médias peuvent d’abord proposer une narration plus équilibrée des relations sino-africaines. Pendant longtemps, certains discours extérieurs ont réduit cette coopération à des notions comme le « piège de la dette » ou le « néocolonialisme ». Les médias africains et chinois ont, aujourd’hui, la responsabilité de montrer les réalités concrètes du terrain : les infrastructures réalisées, les emplois créés, les transferts de technologies ou encore les bénéfices sociaux des projets.
Ils contribuent aussi au rapprochement des peuples. À travers des reportages sur les cultures, les modes de vie ou les expériences humaines, les citoyens chinois et africains découvrent qu’ils partagent souvent des aspirations similaires.
La presse peut également devenir un véritable espace d’échanges. Les forums médiatiques, les collaborations entre rédactions, les débats publics et les interactions sur les réseaux sociaux favorisent une meilleure compréhension réciproque.
Par ailleurs, les médias ont un rôle de veille et de suivi. Un journalisme responsable doit aussi évoquer les difficultés, les enjeux environnementaux ou les défis sociaux liés à certains projets. Cette approche constructive renforce finalement la crédibilité et la transparence de la coopération.
Enfin, il est important de former davantage de journalistes spécialisés dans les relations sino-africaines, capables de comprendre les réalités culturelles et linguistiques des deux parties.
Vous avez également procédé au dévoilement de la plaque du Centre de recherche sur le Bénin. Pourquoi ce centre est-il important ?
Le Centre de recherche sur le Bénin est un centre régional et national reconnu par le ministère chinois de l’Éducation. Il est consacré aux études sur le Bénin et, plus largement, sur l’Afrique de l’Ouest.
Sa mission principale est de réduire les asymétries d’information grâce à des recherches approfondies sur les dimensions politiques, économiques, culturelles et sociales de la coopération. Le centre apporte ainsi un soutien intellectuel aux décisions des autorités chinoises, aux projets de coopération locale et aux initiatives d’aide au développement.
Nous avons également créé l’Institut de recherche sur le développement transrégional Asie-Afrique « Zhuixingyuan (Aitd) », qui privilégie une approche plus opérationnelle. Cet institut accompagne les entreprises chinoises et africaines dans les domaines du commerce, de la conformité ou de la sécurité tout en travaillant sur la construction d’un système de connaissances autonome et d’une capacité narrative propre.
Comment imaginez-vous les relations sino-africaines dans les 15 ou 30 prochaines années ?
Je pense que les relations sino-africaines vont entrer dans une phase de développement beaucoup plus intégrée et approfondie. Nous passerons progressivement d’une simple coopération matérielle à un véritable partenariat global de modernisation.
Le premier changement concernera l’intégration des chaînes industrielles. La coopération ne se limitera plus aux infrastructures ou aux ressources naturelles. L’Afrique devrait progressivement devenir un acteur majeur dans l’industrie manufacturière, l’économie numérique et les énergies vertes grâce notamment au transfert d’industries chinoises. Le second aspect sera l’alignement des visions de développement. La modernisation chinoise et l’Agenda 2063 africain peuvent se compléter, notamment en valorisant le potentiel démographique du continent.
La Chine et l’Afrique renforceront également leur coopération dans les instances internationales afin de défendre les intérêts du Sud global et promouvoir une gouvernance mondiale plus équilibrée. Enfin, les perceptions mutuelles évolueront grâce aux échanges universitaires, médiatiques et humains. Les relations sino-africaines reposeront alors sur des bases populaires et émotionnelles beaucoup plus solides.
Bien sûr, des défis subsisteront, singulièrement les rivalités géopolitiques et la diversité des situations africaines. Mais, la logique du bénéfice mutuel continuera, selon moi, à renforcer durablement cette coopération.
Quel rôle joue précisément l’Université Jiaotong de Chongqing dans ce rapprochement sino-africain ?
L’Université Jiaotong de Chongqing a toujours privilégié une approche ouverte dans ses activités éducatives et académiques. Ces dernières années, elle s’est fortement investie dans la recherche régionale et les échanges internationaux à travers des plateformes comme le Centre d’études béninoises et le Master de Didactique du chinois comme langue étrangère.
L’université contribue activement au développement des capacités de communication internationale et au dialogue entre les civilisations. Elle joue un rôle de passerelle entre la Chine et l’Afrique en favorisant les échanges universitaires, la mobilité des étudiants et les partenariats de recherche.
Aujourd’hui, l’Université Jiaotong de Chongqing souhaite approfondir davantage sa coopération avec les universités africaines, les think tanks, les médias et les entreprises. Elle entend renforcer la formation des talents, la recherche académique, la coopération pratique et les échanges humains afin de contribuer au développement du partenariat stratégique global entre la Chine et l’Afrique.
Propos recueillis par Aly DIOUF


