En quelques secondes, l’Accident vasculaire cérébral (Avc) peut bouleverser une existence. À Dakar, des survivants racontent le moment où leur vie a basculé, les premiers signes passés inaperçus, l’urgence médicale et les séquelles qui persistent des années après.
Paralysie, perte d’autonomie, arrêt de l’activité professionnelle, difficultés liées au coût des traitements et à la rééducation, les témoignages révèlent une autre réalité de l’Avc, celle d’un long combat qui commence souvent après la sortie de l’hôpital. Derrière les patients, des familles s’organisent pour accompagner une reconstruction faite d’efforts quotidiens, de renoncements et de progrès parfois difficiles à atteindre.
À Keur Ndiaye Lô, Aïssata Ly est installée dans la cour de sa maison. Le regard franc, elle nous accueille avec un sourire. Lorsqu’elle raconte son histoire, sa voix garde les traces de l’Accident vasculaire cérébral (Avc) qui l’a frappée en 2016. Ses phrases sont parfois interrompues par de brèves pauses. Sa main gauche accompagne son récit, tandis que la droite reste posée sur ses genoux. À 56 ans, cette diabétique a appris à vivre avec les séquelles de la maladie. En replongeant dans ses souvenirs, elle remonte aux premiers signes, longtemps passés inaperçus. « C’est en mangeant que la cuillère s’échappait souvent de ma main. Au début, les gens pensaient que je faisais exprès », raconte-t-elle. Ces incidents se répètent, sans qu’elle n’imagine qu’ils annoncent un Avc. Puis, vient ce matin qu’elle n’a jamais oublié. Son regard se fige un instant avant qu’elle ne poursuive. « Je me suis réveillée et tout mon corps s’était arrêté. Je ne pouvais ni parler ni bouger un seul doigt. C’est là que j’ai commencé les traitements », confie-t-elle.
Les semaines d’hospitalisation cèdent la place à un long parcours de rééducation. Peu à peu, son corps répond de nouveau. « Au bout de quelque temps, tout le corps s’est remis à fonctionner, sauf ma main droite qui ne marche toujours pas », explique-t-elle en la soulevant avec l’aide de la main gauche.
Dix ans après son Avc, Aïssata Ly continue de composer avec cette paralysie partielle. Les gestes du quotidien demandent davantage d’efforts, mais elle refuse de laisser la maladie définir son existence. Son témoignage rappelle qu’après l’urgence médicale commence un combat de longue haleine, mené loin des services d’hospitalisation. Ce témoignage d’Aïssata Ly, marquée par les séquelles de son Avc survenue depuis 2016, corrobore le parcours de P. T., rappelant que cette pathologie peut aussi frapper des hommes en pleine activité.
À 39 ans, P. T., ouvrier d’une entreprise agroalimentaire à Dakar, a vu son quotidien basculer en 2023. À Pikine, dans la maison familiale, il passe une grande partie de ses journées allongé sur le lit de sa mère. Le plafond au-dessus de sa tête a remplacé les ateliers et les espaces de travail qu’il fréquentait avant la maladie. Son corps, autrefois habitué aux longues journées d’efforts, ne répond plus comme avant. Pour se déplacer ou accomplir certains gestes du quotidien, il doit compter sur l’aide de ses proches. Le souvenir du jour où tout a basculé reste intact. « Ça m’a surpris. J’étais vigoureux et très dynamique. Mais, le jour où l’Avc m’a frappé, je ne m’y attendais pas », raconte P. T. Ce matin-là, comme à son habitude, il devait se lever pour rejoindre son lieu de travail. « Je me suis réveillé pour aller travailler et je me suis rendu compte que je ne pouvais plus pas bouger », dit-il.
Avant cet épisode, P. T. menait une vie rythmée par le travail. Il enchaînait les horaires pour assurer ses activités professionnelles. « Le rythme de mon travail était harassant. Je cumulais deux travaux, la nuit et le jour », explique-t-il. Depuis l’Avc, son quotidien a changé. Les déplacements sont devenus difficiles. Les plus simples nécessitent l’intervention d’un proche. « Là, je n’arrive plus à marcher ; on m’aide à tout faire », déclare-t-il. Au-delà des séquelles physiques, c’est l’arrêt de son activité professionnelle qui reste le plus difficile à accepter. « Mon travail s’est arrêté et c’est ce qu’il y a de plus désolant », confie-t-il.
Dans cette chambre familiale de Pikine, P. T. mesure chaque jour le fossé entre sa vie d’avant et celle qu’il mène aujourd’hui. Son histoire raconte le choc de l’Avc chez des personnes encore engagées dans la vie active et contraintes de revoir leurs habitudes ainsi que leurs projets. À côté des séquelles physiques, les victimes d’Avc doivent aussi affronter un autre combat, celui de la prise en charge. Pour certains malades et leurs familles, la rééducation s’étend sur plusieurs mois et représente une charge importante. À Guédiawaye, Fatou Mbaye, 62 ans, vit au rythme des séances de soins depuis son Avc survenu en 2024. Assise dans le salon familial, elle montre les exercices qu’elle réalise quotidiennement pour retrouver une partie de ses capacités.
Les défis du traitement
Avant la maladie, elle menait une vie autonome. Aujourd’hui, chaque progrès demande des efforts et un accompagnement régulier. « Le plus difficile, ce n’est pas seulement la maladie, c’est aussi tout ce qu’il faut faire après. Les médicaments, les consultations et la rééducation demandent beaucoup de moyens », assure-t-elle. Sa famille l’accompagne dans ce parcours, mais les contraintes financières compliquent parfois le suivi. Certaines séances doivent être espacées, alors que la régularité des exercices reste essentielle pour espérer récupérer davantage. « Quand on arrête les exercices, on sent que le corps perd les acquis. Mais, il faut aussi avoir les moyens de continuer », explique Fatou.
Son témoignage met en lumière la réalité de nombreux patients pour qui la sortie de l’hôpital ne marque pas la fin de l’épreuve, car elle ouvre une longue période de soins, souvent difficile à supporter pour les familles. Dans la banlieue dakaroise, Mamadou Sarr a lui aussi découvert cette nouvelle réalité après son Avc. Depuis son accident, en 2022, il dépend largement de ses proches pour ses activités du quotidien. Dans sa maison, sa sœur organise ses journées entre les médicaments, les rendez-vous médicaux et les exercices de rééducation. Avant l’Avc, Mamadou travaillait et gérait seul ses activités. Aujourd’hui, la famille a dû revoir toute son organisation. « Après l’hôpital, on pensait que le plus dur était passé.
Mais, on s’est rendu compte que le combat continuait à la maison », explique sa sœur. Les dépenses liées aux soins pèsent sur le foyer. Entre les traitements, les déplacements pour les rendez-vous et les séances de rééducation, la prise en charge nécessite une mobilisation permanente. Pour Mamadou, retrouver certains mouvements représente une victoire quotidienne. « Il faut beaucoup de patience. Certains jours, on avance et d’autres sont parfois difficiles », confie son entourage. À travers ces parcours, une même réalité apparaît. Après l’urgence médicale, les survivants d’Avc doivent affronter une longue période de reconstruction, avec des besoins qui dépassent souvent le cadre hospitalier.
Par Amadou KÉBÉ


