De la mesure des risques à l’obligation de prévention
L’adoption par l’Assemblée nationale, le 18 août 2026, du projet de loi n° 15/2026 portant nouveau Code du travail marque une évolution importante du cadre sénégalais de protection de la santé et de la sécurité au travail. Le nouveau texte, qui comprend 458 articles répartis en quinze titres, renforce notamment la prévention des risques professionnels, la protection contre la violence et le harcèlement et la gouvernance nationale de la santé et de la sécurité au travail. Il crée, à son article 56, un Conseil supérieur de prévention des risques professionnels, chargé de contribuer à la coordination de la politique nationale en matière de sécurité et de santé au travail.
Cette évolution juridique trouve une résonance particulière dans les résultats de l’étude intitulée Évaluation des risques psychosociaux en milieu de travail : cas de la Direction générale de l’Action sociale (DGAS), réalisée en 2025 auprès de 209 agents. L’étude avait précisément pour objectif d’identifier les facteurs de RPS présents dans l’environnement de travail de la DGAS et de fournir des éléments d’aide à la décision en matière de prévention et de promotion de la santé au travail.
Les données recueillies prennent aujourd’hui une portée nouvelle à la lumière du nouveau Code du travail : elles montrent que la prévention des risques psychosociaux ne peut plus être considérée uniquement comme une question de bien-être individuel, mais comme une composante de la politique de santé et de sécurité au travail.
Une surcharge de tâches qui appelle une prévention organisationnelle
L’un des résultats les plus significatifs de l’étude concerne la multiplication des tâches. À la question : « Faites-vous trop de choses en même temps ? », 128 agents sur 209, soit 61,24 %, répondent par l’affirmative, contre 38,76 % qui répondent non. L’étude interprète ce résultat comme un indicateur de charge mentale et de multitâche contraint, susceptibles de favoriser la fatigue psychique et l’épuisement professionnel.
Ce résultat est d’autant plus important que l’étude montre par ailleurs que près de 40 % des agents considèrent leur volume de travail comme élevé : 80 agents, soit 38,28 %, déclarent une charge de travail élevée. Plus largement, environ 82 % déclarent travailler à certains moments en dehors des horaires normaux, notamment les week-ends, les soirées, les jours fériés ou pendant les congés.
Ces constats entrent directement en résonance avec la logique du nouveau Code. Celui-ci introduit une obligation d’appréciation des risques à l’article 327. L’appréciation des risques ne se limite donc plus à constater l’existence d’un danger : elle implique d’identifier, d’analyser et d’évaluer les risques auxquels les travailleurs sont exposés. Le texte prévoit également, à l’article 328, l’élaboration et la mise en œuvre d’un plan ou programme de prévention.
Autrement dit, face à un constat tel que celui de la DGAS, la réponse ne devrait pas être uniquement individuelle (apprendre à mieux gérer son stress, par exemple), mais également organisationnelle : répartition des tâches, planification, effectifs, horaires, moyens de travail, priorisation des activités et mécanismes de récupération.
Des exigences émotionnelles particulièrement élevées
L’étude de la DGAS révèle ensuite une forte exposition aux exigences émotionnelles. 193 agents sur 209, soit 92,34 %, déclarent être en contact avec des personnes en détresse dans le cadre de leur travail. Il s’agit d’une caractéristique directement liée à la nature des métiers sociaux et médico-sociaux exercés au sein de la DGAS, notamment auprès de personnes vulnérables.
Plus frappant encore, 198 agents, soit 94,74 %, déclarent devoir cacher leurs émotions dans le cadre de leur activité professionnelle. L’étude y voit une manifestation particulièrement forte des exigences émotionnelles, avec des risques de dissonance émotionnelle, de fatigue psychique et d’épuisement émotionnel.
Cette réalité rappelle que la santé au travail ne se résume pas à la prévention des accidents physiques. Elle concerne également la capacité des agents à exercer durablement leur activité dans un environnement qui protège leur santé mentale.
Le nouveau Code consacre précisément, à son article 16, le droit de tout travailleur à un milieu de travail sûr et sain. Cette disposition donne une portée plus large à la protection de la santé au travail et fournit un fondement particulièrement pertinent pour intégrer les dimensions psychosociales dans les démarches de prévention.
Violence, peur au travail et nécessité d’agir en amont
L’étude montre également qu’un tiers des agents ressent de la peur dans l’exercice de leur activité : 70 agents sur 209, soit 33,49 %. Parmi les situations évoquées figurent notamment l’échec, la violence et les accidents. La violence représente 18 occurrences, soit 8,57 % des répondants dans la répartition présentée par l’étude.
Ce résultat prend une importance particulière avec le nouveau Code du travail. Les articles 17 à 21 consacrent désormais un dispositif spécifique relatif à la violence et au harcèlement au travail. L’article 17 interdit toutes les formes de violence et de harcèlement. L’article 18 élargit le champ d’application de ces dispositions aux relations hiérarchiques, aux relations entre travailleurs ainsi qu’aux stagiaires, apprentis et personnes en formation. Surtout, l’article 19 impose à l’employeur de prendre des mesures raisonnables pour prévenir les actes de violence et de harcèlement et pour les faire cesser lorsqu’il en est informé.
L’enjeu est donc de passer d’une logique de réaction à une véritable culture de prévention : identifier les situations susceptibles de générer peur, violence, intimidation ou harcèlement avant qu’elles ne produisent des conséquences graves sur la santé des travailleurs.
Le travail répétitif : 37,32 % des agents concernés
L’étude met également en évidence une autre dimension des conditions de travail : 78 agents sur 209, soit 37,32 %, déclarent que leur travail consiste à répéter continuellement une même série de gestes. À l’inverse, 62,68 % ne sont pas concernés par cette situation.
Même si ce facteur relève également des risques physiques et ergonomiques, il peut avoir une dimension psychosociale lorsqu’il s’accompagne de monotonie, de faible variété des tâches, de fatigue ou d’un sentiment de perte de sens.
L’étude recommande à juste titre d’envisager l’aménagement des postes, la variabilité des tâches et l’alternance des activités. Cette logique correspond à l’esprit du nouveau Code, qui fait de l’identification et de l’évaluation des risques un préalable à l’action préventive, notamment à travers les articles 327 et 328.
Le Conseil supérieur de prévention des risques professionnels : une nouvelle gouvernance
L’une des innovations majeures du nouveau Code est la création, à l’article 56, du Conseil supérieur de prévention des risques professionnels. Cette institution est appelée à jouer un rôle dans la coordination de la politique nationale de sécurité et de santé au travail.
Cette innovation est particulièrement importante pour les RPS. Jusqu’ici, la prévention pouvait être dispersée entre différents acteurs et différentes dimensions de la santé au travail. La création d’une instance supérieure de prévention permet d’envisager une approche plus intégrée des risques professionnels, incluant progressivement les dimensions organisationnelles, relationnelles et psychosociales.
Les résultats de l’étude de la DGAS peuvent ainsi être considérés comme un signal empirique utile à la politique nationale de prévention. Ils montrent concrètement comment les risques psychosociaux se manifestent dans une administration sociale : surcharge et multitâche, forte exposition émotionnelle, peur au travail, contraintes sur les temps de récupération, travail répétitif et autres difficultés ponctuelles.
De l’étude au programme de prévention : le véritable enjeu
L’intérêt du nouveau Code est précisément de transformer ce type de diagnostic en action. Les articles 327 et 328 placent l’appréciation des risques et le programme de prévention au cœur du dispositif de sécurité et de santé au travail. Le texte prévoit également un système de management de la santé et de la sécurité au travail à l’article 339, ainsi qu’un comité de sécurité et de santé au travail à l’article 340 et un service de santé au travail à l’article 341.
Pour une institution comme la DGAS, l’enjeu est donc désormais de passer du diagnostic à un programme structuré de prévention des RPS, reposant notamment sur :
- l’identification périodique des facteurs de RPS ;
- l’analyse de la charge et de l’organisation du travail ;
- la prévention de la surcharge et du multitâche ;
- la prise en compte des exigences émotionnelles des métiers sociaux ;
- la prévention de la violence et du harcèlement ;
- l’amélioration des espaces et moyens de travail ;
- le développement de l’écoute et de la participation des agents ;
- la formation des responsables au management et à la prévention des RPS.
Une opportunité pour la politique nationale
L’étude réalisée à la DGAS en 2025 prend ainsi une dimension nouvelle avec l’adoption du nouveau Code du travail. Elle ne constitue pas seulement une photographie des conditions de travail d’une institution : elle fournit des indicateurs concrets permettant d’illustrer les défis auxquels doit répondre la nouvelle politique nationale de prévention des risques professionnels.
À ce titre, la prévention des risques psychosociaux doit désormais être pensée comme une composante à part entière de la sécurité et de la santé au travail.
L’adoption du nouveau Code offre précisément au Sénégal un cadre institutionnel renforcé pour aller dans cette direction. Le Conseil supérieur de prévention des risques professionnels, l’obligation d’appréciation des risques, le programme de prévention, le droit à un milieu de travail sûr et sain et les dispositions relatives à la violence et au harcèlement constituent autant de leviers permettant de transformer les résultats des études de terrain en politiques publiques de prévention.
L’enjeu est donc désormais de faire vivre ces nouvelles dispositions dans les administrations, les entreprises et les services publics : mesurer les risques, écouter les travailleurs, agir sur l’organisation du travail et évaluer régulièrement l’efficacité des mesures prises.
C’est à cette condition que la réforme juridique pourra se traduire par une amélioration concrète de la santé, du bien-être et de la performance des travailleurs sénégalais.
Étude menée par Amar NIANG, conseiller en travail social, ancien chef de la Division de la prophylaxie sociale et de l’accompagnement psychosocial à la DGAS.


