Longtemps banalisées ou tournées en dérision, les hémorroïdes peuvent pourtant devenir un véritable enfer pour ceux qui en souffrent. Douleurs lancinantes, saignements, gêne permanente et vie sociale perturbée. Pour de nombreux patients, cette affection intime finit par briser le quotidien. Derrière le silence et la honte, des hommes et des femmes vivent avec une souffrance réelle, souvent tardivement prise en charge. Notre enquête plonge au coeur de ces vies bouleversées par une maladie que l’on préfère trop souvent taire.
La cour est sablonneuse,balayée avec soin.À l’ombre d’un grand manguier, quelques bancs en bois accueillent des patients venus tôt. Certains évitent de s’asseoir trop longtemps. D’autres se tiennent légèrement penchés, le visage contracté par une gêne qu’ils peinent encore à nommer. Ici, on ne prononce pas le mot « hémorroïdes » à haute voix. On parle de « chaleur interne », de « boule », de « douleur qui brûle ».
Dans ce quartier populaire, le tradipraticien Saourou (nom d’emprunt) reçoit, tous les jours, des hommes et des femmes souffrant de crises hémorroïdaires. Son « cabinet » est une pièce simple aux murs blanchis à la chaux. Sur une étagère, des bouteilles en verre remplies de décoctions brunâtres, des poudres soigneusement conservées dans de petits sachets, des écorces séchées attachées en fagots.
« Les hémorroïdes, explique-t-il calmement, ce n’est pas une maladie d’aujourd’hui. C’est souvent la constipation, la nourriture trop pimentée, le fait de rester assis longtemps. Le sang chauffe et cherche une sortie », postule-t-il.
Saourou dit avoir hérité son savoir de son père. Selon lui, le traitement repose sur trois piliers : une tisane à boire matin et soir pour « purifier le sang », un bain de siège à base d’écorces bouillies pour apaiser l’inflammation et une pommade traditionnelle appliquée localement pour faire « rentrer la boule ».
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Pour la gastro-entérologue Marie Louise Evra, « les hémorroïdes sont un réseau vasculaire et présents, à l’état normal, au niveau du canal anal. La maladie hémorroïdaire est donc l’ensemble des troubles et symptômes qui peuvent toucher ces vaisseaux ».
Assise sur le banc, T. B., 42 ans, la mine maussade, accepte de témoigner. « J’avais honte. Ça saignait parfois. Je ne pouvais plus rester assise au travail. À l’hôpital, on m’a donné un médicament, mais la douleur revenait. Ici, après une semaine de bain et de tisane, j’ai senti un soulagement ». Elle précise toutefois qu’elle surveille désormais son alimentation. « Il m’a dit d’éviter le piment, de boire beaucoup d’eau », raconte-t-elle.
Une douleur incommensurable
À côté d’elle, B. L., chauffeur de taxi, raconte une expérience différente. « Moi, c’était la douleur surtout. Une douleur qui lance. La nuit, je ne dormais pas. J’ai pris les plantes pendant deux semaines. Ça a diminué, mais quand je mange mal ou que je reste trop assise trop longtemps, ça revient ».
Le tradipraticien ne promet pas de miracle. « Si c’est trop avancé, si la boule sort beaucoup ou si ça saigne trop, j’envoie à l’hôpital. Il ne faut pas jouer avec ça », gage-t-il.
Saourou reconnaît les limites de son intervention, notamment en cas d’hémorroïdes sévères ou compliquées. « La médecine moderne est importante. Nous, on peut soulager, mais parfois, il faut une opération ».
Dans la cour, les patients échangent discrètement leurs expériences. Beaucoup évoquent la pudeur, le retard à consulter, la tentation de supporter la douleur en silence. Pour certains, le tradipraticien représente un premier recours plus accessible, moins intimidant que l’hôpital. L’odeur des plantes bouillies se mélange à celle du bois brûlé dans un coin de la cour.
À Pikine, l’après-midi pèse sur le petit salon aux murs crème d’une maison familiale. C. C., 38 ans, est une femme de forte corpulence. Elle reste debout près de la fenêtre entrouverte. La chaise en plastique est là contre le mur. Mais, elle ne s’y assoit presque jamais. Le simple contact d’une surface ferme suffit à réveiller la brûlure.
« Les gens pensent que ce n’est qu’une petite gêne. Mais, quand la crise commence, tu sens que toute ta journée est foutue », murmure-t-elle, grimaçant de douleur.
Sa maladie hémorroïdaire a commencé, il y a trois ans, après son accouchement. D’abord, une gêne passagère après les selles, puis des démangeaisons persistantes. Un matin, du sang rouge vif. Elle a lavé la salle de bain, refermé la porte et décidé de ne rien dire.
Depuis, chaque passage aux toilettes est précédé d’un temps d’arrêt, d’une respiration profonde et d’une appréhension sourde. « Quand ça gonfle, j’ai l’impression que quelque chose veut sortir. Parfois, ça sort vraiment. Et là, tu as peur de toucher. Tu te sens anormale », confie-t-elle, serrant ses mains sur le rebord de la fenêtre.
Cette douleur aiguë, le chirurgien Ousmane Thiam l’explique. « Il s’agit de la thrombose hémorroïdaire qui est caractérisée par la présence d’un caillot sanguin qui obstrue les vaisseaux hémorroïdaires. Cela entraîne une douleur insupportable. L’autre douleur provient du prolapsus hémorroïdaire étranglé, c’est-à-dire quand les hémorroïdes s’extériorisent, ils peuvent être étranglés ».
Il ajoute que les hémorroïdes externes se compliquent le plus souvent. On note aussi des cas d’hémorroïdes dits internes ou externes. « Les hémorroïdes externes sont situées sous la peau de l’orifice de l’anus, tandis que les hémorroïdes internes sont situées plus profondément et plus haut, sous la muqueuse du canal anal. Ces hémorroïdes internes jouent un rôle dans la continence des selles en réalisant un coussinet permettant l’obturation du canal anal. Les hémorroïdes internes et externes n’ont pas les mêmes complications et le traitement est différent en fonction de la crise », renseigne le Dr Evra.
V. B., du haut de ses 52 ans, est vendeur de légumes au marché Castor. Il ajuste discrètement un petit coussin sur le banc où il s’assoit pour trier ses produits. L’an dernier, il a fait une thrombose hémorroïdaire. Il a des hémorroïdes externes.
« C’était comme une pierre dans mon corps, brûlante et pulsante. Je continuais à vendre parce que la famille avait besoin de moi. Mais, chaque mouvement me tirait une grimace », confie-t-il sans gêne.
Aux toilettes, il s’agrippait aux murs, serrant les dents. « Tu as peur d’y aller. Mais, plus tu te retiens, plus c’est dur. Et plus c’est dur, plus tu souffres », finit-il par lâcher, sourire taquin au coin des lèvres.
Quant à M. T., âgée seulement de 23 ans, elle a développé ses premières crises après son accouchement. « Les efforts prolongés avaient fragilisé mes veines. Je ne pouvais pas m’asseoir pour allaiter mon bébé. Je changeais de position sans cesse, mais la douleur ne partait jamais vraiment », se rappelle-t-elle.
Ses nuits étaient hachées par la peur de la douleur et par les réveils fréquents. Les rapports avec son mari ont été compliqués. « Quand tu as mal, tu es tendue partout. Tu ne te sens plus libre dans ton corps. Et puis, il y a cette peur du sang qui pourrait tacher un vêtement, un drap… C’est humiliant », confie la jeune mariée.
Par Amadou KÉBÉ

