On les croit invincibles, piliers d’un foyer que la société veut procréateur. Pourtant, derrière les portes closes, des milliers d’hommes sénégalais vivent un calvaire sans nom : celui de l’infertilité. Entre honte sociale, violences psychologiques et détresse intime, plongée dans le quotidien de ces « ombres » qui souffrent en silence.
KOLDA – « Le poids des préjugés : La femme, éternelle coupable idéale ». Ces mots résument une triste réalité sociale. Dans l’imaginaire collectif, le berceau vide est une faute féminine. Une malédiction portée par l’épouse. Ce préjugé, dur comme le fer, escorte le quotidien de milliers de femmes lynchées par les quolibets.
Pourtant, la science est formelle : le miroir de l’infécondité est paritaire. Mais quand le verdict tombe sur l’homme, le traumatisme change de visage. Il devient un secret d’État, une blessure que l’on cache sous des boubous d’apparat.
Yacoumba, un colosse aux pieds d’argile, en est l’exemple patent. Il a le physique d’un hercule et l’assurance d’un cadre supérieur. Pourtant, quand il évoque ses dix ans de mariage sans l’ombre d’un cri d’enfant, sa voix se brise. Son univers s’assombrit.
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« Au début, ma famille a jeté l’opprobre sur mon épouse. On l’a traitée de tous les noms », confie-t-il, les mains tremblantes. « Puis les examens ont parlé. Le problème, c’était moi ».
Aujourd’hui, alors qu’il multiplie les prières et les protocoles médicaux, le plus dur reste le regard des autres. Le voisinage continue de pointer sa femme du doigt, ignorant qu’il porte seul le poids médical de leur vide.
Amadou, marié depuis plusieurs années à sa cousine Astou, porte le martyr domestique. Pour certains, la stérilité n’est pas qu’une absence de descendance, c’est le début d’un lynchage domestique. Amadou, le regard vitreux, vit ce qu’il appelle « l’enfer sur terre ».
« Celle que j’ai aimée me cherche des noises pour un rien. Elle sait que je souffre, elle sait que je n’ai pas choisi ce sort, mais elle utilise ma faille pour m’humilier », murmure-t-il.
Dans l’intimité, les mots cognent plus fort que les poings. Insultes, provocations, remises en question de sa virilité… Amadou ne vit plus, il survit.
Comme lui, beaucoup de maris subissent la pression d’une belle-famille impitoyable et le mépris d’une épouse qui transforme le foyer en tribunal. Dans cet univers de maris stériles, « battus » par le destin et le jugement social, la foi reste souvent le dernier rempart.
Mais entre les racontars du quartier et la marginalisation silencieuse, ces hommes s’éteignent à petit feu. On ne parle pas seulement d’impuissance biologique, mais d’une déshumanisation sociale où l’homme n’existe que par sa capacité à perpétuer le nom.
Pour ces parias de la procréation, chaque lever de soleil est un défi : garder la tête haute dans une société où ne pas être père, c’est ne pas être tout à fait un homme. C’est être une sorte de loque humaine inutile.
Survivre au déshonneur
En vérité, dans le huis clos de nos traditions, la virilité est une forteresse : force, courage, autorité. L’homme commande, la femme obéit et gère le foyer. Mais que devient cette virilité quand la biologie se dérobe ?
L’homme stérile devient un paria, un déshonneur vivant. C’est le silence assourdissant de la honte.
« Je ne suis plus un homme aux yeux de ma famille », murmure Mamadou Saliou Diallo, le regard fuyant.
Stigmatisé, l’homme infertile perd son droit au chapitre. Son autorité s’effondre, ses rapports sociaux se déchirent. Prisonnier de ce tabou, il se fragmente intérieurement, préférant le repli solitaire à la confrontation d’un jugement sociétal violent, impitoyable. Infernal et destructif.
Par Ibrahima KANDÉ (Correspondant)

