Trente-neuf ans après, retour sur une crise institutionnelle majeure qui a profondément marqué la Police nationale et l’histoire sécuritaire du Sénégal.
Une date gravée dans l’histoire institutionnelle
Le 13 avril 1987 demeure une date charnière dans l’histoire de la Police nationale sénégalaise. Près de quatre décennies plus tard, cet épisode continue de résonner comme l’un des moments les plus critiques qu’ait connus l’institution policière.
Au-delà de la crise sécuritaire, cet événement met en lumière les tensions profondes entre exigence de l’État, fonctionnement de la justice et équilibre des forces de sécurité.
Une crise née d’un drame humain
L’origine de cette séquence remonte à l’affaire Baba Ndiaye, jeune commerçant arrêté dans la nuit du 30 au 31 janvier 1983 au Commissariat central de Dakar.
Il décède à l’issue de sa garde à vue dans des circonstances controversées. Sa famille évoque des actes de violence en détention. Une procédure judiciaire est ouverte et aboutit, le 7 avril 1987, à la condamnation de plusieurs policiers.
Dans un contexte déjà sensible, l’Agent judiciaire de l’État interjette appel afin d’apaiser les tensions. Mais dans la nuit du 10 au 11 avril, des tracts hostiles à la décision de justice circulent au sein de la Police nationale. Le malaise s’installe.
La montée progressive des tensions
Dans les jours qui suivent, la contestation s’intensifie. Le 13 avril 1987, des policiers se regroupent devant le Commissariat central de Dakar avant d’envisager une marche vers les institutions de la République.
Les forces de gendarmerie sont déployées pour encadrer la situation. Grâce à l’intervention du capitaine Abdoulaye Fall, certaines unités sont redirigées afin d’éviter une confrontation immédiate.
Les manifestants empruntent plusieurs axes de la capitale et se retrouvent face aux forces de la Gendarmerie mobile, déployées avec pour mission d’empêcher toute progression vers le Palais de la République.
Le lendemain, la situation dégénère davantage. À Dakar comme à Thiès, des affrontements opposent policiers et gendarmes. Des édifices publics sont attaqués, des magistrats évacués en urgence et l’autorité de l’État directement contestée.
Le pays est alors au bord d’une crise sécuritaire majeure.
Une décision exceptionnelle de l’État
Face à la gravité des événements, les autorités prennent une décision sans précédent.
Le 28 avril 1987, l’Assemblée nationale adopte la loi n° 87-14 portant radiation de l’ensemble du personnel de la Police nationale, soit 6 265 agents.
Cette mesure entraîne une rupture brutale dans l’organisation sécuritaire du pays : désorganisation du système de sécurité publique, transfert temporaire des missions de police à la Gendarmerie nationale, choc social d’une ampleur inédite.
La gestion de la crise est alors pilotée au plus haut niveau de l’État, sous la coordination du ministre d’État Jean Collin, secrétaire général de la Présidence de la République.
Réorganisation des forces et intérim de crise
Dans la foulée, plusieurs responsables sont relevés de leurs fonctions : Ibrahima Wone, ministre de l’Intérieur, Amsata Sall, directeur général de la Sûreté nationale, Sadibou Ndiaye, directeur de la Sécurité publique, Gabriel Ndar Faye, directeur de la Sûreté de l’État, Cheikh Tidiane Kane, commissaire central de Dakar.
Les commissaires sont dessaisis de leurs fonctions, tandis que Jean Collin assure l’intérim du ministère de l’Intérieur avec des pouvoirs élargis.
De nouvelles nominations interviennent : El Hadji Malick Ba à la Direction générale de la Sûreté nationale Cheikhna Samassa à la Direction de la Sûreté de l’État, Général Lamine Cissé à la Direction de la Sécurité publique
Cet épisode est également marqué par le décès du commissaire Sadibou Ndiaye, survenu dans un accident de circulation aux Mamelles de Dakar, selon les conclusions de l’enquête.
Des conséquences humaines et sociales profondes
Au-delà de la dimension institutionnelle, la radiation de 1987 entraîne des conséquences humaines considérables.
Des milliers de policiers et leurs familles sont brutalement touchés : perte d’emploi immédiate, rupture de carrière, précarité sociale, déséquilibres familiaux, traumatismes durables.
Le concours d’accès à la Police est suspendu aux civils, tandis que le service militaire devient un passage obligatoire pour intégrer l’institution.
Pour de nombreuses familles, cette période est marquée par des drames silencieux : foyers fragilisés, enfants déscolarisés et espoirs professionnels brisés.
Entre oubli institutionnel et reconnaissance progressive
Des années plus tard, des mesures partielles de réparation sont engagées.
En 1993, la loi du 4 février permet la réintégration de certains anciens policiers dans les polices municipales, dans le cadre du processus de décentralisation.
En 2011, sous la présidence d’Abdoulaye Wade, une nouvelle loi autorise la réadmission d’un nombre limité d’agents encore en activité.
Cette mesure ne concerne toutefois qu’environ 200 agents, sur plus d’un millier de policiers radiés.
2026 : le devoir de mémoire
En ce 13 avril 2026, cette date dépasse la simple commémoration institutionnelle.
Elle invite à un devoir de mémoire envers des hommes et des femmes pris dans une décision d’État exceptionnelle, dans un contexte de crise aiguë.
Elle interroge également : l’équilibre entre autorité et justice, la gestion des crises sécuritaires et la préservation de la dignité humaine dans les moments de rupture.
Aujourd’hui, la Police nationale sénégalaise est reconnue parmi les institutions les plus structurées du continent, mais cet épisode reste inscrit dans sa mémoire historique.
Repères historiques de la Direction générale de la Police
Depuis 1960, la Direction générale de la Sûreté nationale, devenue Direction générale de la Police nationale, a connu plusieurs phases de gouvernance, alternant administrateurs civils et commissaires de police.
De Leity Niang (1960–1962) à Mame Seydou Ndour, en passant par diverses réformes institutionnelles, la structure a progressivement évolué vers une professionnalisation accrue de sa direction.
Le premier Directeur de la Sûreté nationale fut Leity NIANG, qui a occupé ce poste de 1960 à décembre 1962. C’est à partir de 1981 à 1983 qu’un commissaire de police, Mactar DIALLO, en assura l’intérim. Il cédera sa place à El Hadji DIEYE, un autre administrateur civil, jusqu’en mai 1986.
Le premier Directeur général de la Sûreté nationale, commissaire de police, fut Amadou Moustapha SARR, dit « Toto », nommé en 1996. Depuis lors, les commissaires se sont succédé à la tête de la Direction jusqu’au mois d’août 2001 ; en juin 2005, Chékhou CISSE, administrateur civil, reprendra la Sûreté nationale. Il est le dernier administrateur civil à occuper ce poste.
La Police a connu son premier Inspecteur général en 2000, en la personne du commissaire divisionnaire de classe exceptionnelle Codé MBENGUE, rang que lui confère son poste de directeur général de la Sûreté nationale. Lui succéda le commissaire divisionnaire de classe exceptionnelle Anna Sémou FAYE, inspecteur général depuis sa nomination à la tête de la Sûreté nationale. Jusqu’à ce jour, elle est dirigée par un Inspecteur général en la personne de Mame Seydou NDOUR, commissaire divisionnaire de classe exceptionnelle.
QUELS ENSEIGNEMENTS ?
Trente-neuf ans après, la radiation de 1987 demeure un tournant majeur de l’histoire de la Police sénégalaise.
Elle rappelle une vérité essentielle : derrière les institutions, il y a des vies humaines, des carrières et des destins.
Et certaines décisions, même prises dans l’urgence de l’État, laissent des traces profondes que le temps ne suffit pas toujours à effacer.
Maître Papa Khaly NIANG
Avocat à la Cour – Paris
Docteur en droit et en criminologie
Spécialiste des politiques de sécurité intérieure
Ancien Directeur général de l’ASP

