À Djibélor-carrière, 54 ménages et près de 300 habitants continuent de lutter pour leur survie économique dans ce hameau jadis réservé aux malades de la lèpre. Derrière les manguiers et le calme apparent, se cache une communauté confrontée au manque d’eau, de terres et de soins. Retour dans ce village officiellement redevenu « normal » sous le régime du président Macky Sall, mais dont les blessures sociales restent ouvertes.
ZIGUINCHOR- À quelques mètres seulement de la route nationale qui mène vers Cap Skirring, vers la sortie de Ziguinchor, Djibélor-carrière se fond dans le paysage presque invisible aux yeux des passants pressés. Les manguiers aux troncs épais et aux feuillages protecteurs forment une barrière naturelle qui semble garder les secrets de ce lieu chargé d’histoire. Ici, le temps paraît suspendu. Le silence qui enveloppe le village n’est rompu que par les voix lointaines des enfants et le bruissement des feuilles agitées par le vent chaud. Pourtant, derrière cette tranquillité apparente, se joue un combat quotidien : celui de 300 hommes, femmes et enfants qui tentent de reconstruire leur vie, longtemps marquée par l’exclusion.
Un jour de février 2026, nous étions allés dans cette partie de la commune de Niaguis pour prendre part à une cérémonie de remise de kits alimentaires au profit de cette communauté. Djibélor-carrière n’est pas une bourgade comme les autres. Pendant des décennies, cet ancien village de reclassement a accueilli des personnes atteintes de la lèpre et mises à l’écart du reste de la société. Si la maladie appartient désormais au passé et même si le statut administratif du village a changé, les conséquences sociales et économiques de cette époque continuent de peser lourdement sur les villageois.
Survivre grâce à la terre
Les concessions, modestes et rapprochées, témoignent d’une vie organisée dans un espace trop étroit. Ici, chaque famille tente d’exister sur une superficie limitée où les perspectives d’expansion sont presque inexistantes. « Beaucoup de personnes qui découvrent Djibélor-carrière pensent qu’il s’agit d’un simple petit village. En revanche, la réalité est toute autre. Nous comptons 54 ménages, soit environ 300 habitants, regroupés sur moins de trois hectares. Cet espace est devenu insuffisant pour répondre aux besoins de toute la communauté », explique Emmanuel Sambou, chef du village, le regard pensif, la force aux allures de lutteur.
Au centre du village, un petit jardin potager incarne l’espoir fragile des habitants. Sur ces parcelles partagées, les familles cultivent quelques légumes, tentant de tirer de la terre les moyens de leur subsistance. « Ce jardin appartient à toute la communauté. Chaque ménage y exploite une petite portion. C’est une initiative importante pour notre survie. Mais, sa taille reste trop limitée pour nourrir toute la population. Nous manquons de moyens, notamment d’intrants agricoles et d’eau. La construction d’un puits ou d’un forage permettrait de renforcer considérablement nos activités », souligne Emmanuel Sambou.
À Djibélor-carrière, l’eau est, en effet, une ressource rare, précieuse et insuffisante.
La santé, une urgence silencieuse
Le village dépend d’un forage conçu à l’origine pour l’école élémentaire, loin de couvrir les besoins de toute la population. « Le forage existant a été réalisé pour l’école. Et c’est grâce à lui que les habitants ont accès à l’eau. Mais, cette eau ne suffit pas pour soutenir les activités agricoles. Sans un nouveau forage, il sera difficile pour les populations d’atteindre une véritable autonomie économique », alerte le représentant du chef de l’État dans ce village.
Non loin des habitations, le poste de santé se dresse, témoin d’un espoir inachevé. Le bâtiment a été réhabilité, mais il reste désespérément vide. « Nous disposons d’un poste de santé en bon état, mais il ne fonctionne pas. Il n’y a ni personnel médical ni médicaments. Les populations sont contraintes de se rendre à Ziguinchor pour se faire soigner ; ce qui représente un coût important. Beaucoup de familles n’ont pas les moyens d’assurer ces dépenses », déplore le chef de village.
Pour des services essentiels comme la vaccination, le village dépend entièrement d’équipes extérieures. « Ce sont les agents du poste de santé de Brin qui se déplacent jusqu’ici pour assurer le suivi des enfants. Cela montre à quel point nous manquons d’infrastructures sanitaires fonctionnelles », ajoute-t-il.
À Djibélor-carrière, la vie continue, portée par la résilience d’une communauté qui refuse de céder au découragement. Sous l’ombre des manguiers, les habitants s’accrochent à leurs terres, à leurs espoirs et à leur dignité. Cependant, derrière ce courage, se cache une attente forte : celle d’un accompagnement réel des pouvoirs publics, car pour ces 300 habitants, tourner définitivement la page du passé ne se fera pas sans un accès à l’eau, aux soins et à des moyens durables de subsistance.
Djibélor-carrière n’est plus un espace où on isole des « lépreux », mais plutôt un village de citoyens debout, déterminés à reprendre leur place dans le présent. Cet objectif pourrait être atteint avec le soutien constant des pouvoirs publics et des bonnes volontés.
Par Gaustin DIATTA (Correspondant)

