Récolteur de vin de palme, chasseur, pêcheur, vigile, gérant de restaurant… Bref, Jean-Pierre Gomis, dit Agolène, fait partie de ceux que l’on appelle les hommes aux douze métiers. Âgé de 38 ans, il est un modèle d’endurance et un exemple concret pour la jeunesse des îles du Kassa. Parti de rien, le natif de Sifoka, dans la commune de Diembéring, a dompté une île sauvage pour y ériger un campement. Celui-ci est devenu une référence sur la carte touristique du département d’Oussouye. Portrait d’un jeune autrefois considéré comme « peu utile dans la famille » qui a construit sa propre maison à l’âge de 19 ans.
OUSSOUYE – Dans la vie, il y a un temps pour oser et affronter l’avenir avec un seul objectif : bâtir son propre empire. On peut le construire avec une tête bien faite ou avec ses mains. On peut aussi partir de rien pour inspirer les autres, y compris les « intellectuels » ayant fait de longues études. Jean-Pierre Gomis, alias Agolène, appartient à cette catégorie d’aventuriers partis sans ressources ni expérience. Un pari risqué. Aujourd’hui, pourtant, les voyants sont au vert. De taille moyenne, avec une carrure légèrement supérieure à celle de la morphologie habituelle d’un « Ajamat » (Diola), Jean-Pierre Gomis affiche une démarche nonchalante qui dissimule une personnalité déterminée. Dans sa génération, il est le seul insulaire à avoir bâti une telle success-story. Il dirige aujourd’hui un campement touristique d’une capacité d’accueil de 20 personnes.
Agolène emploie quatre jeunes saisonniers. « J’aurais aimé les garder toute l’année, mais c’est impossible, car d’avril à octobre, nous enregistrons une baisse drastique de la clientèle », confie le natif de Sifoka. Parmi ses employés figure sa jeune sœur, Rose Gomis, cuisinière, aux côtés de Safiétou Diémé, originaire de Boudjing, en Guinée-Bissau. Jeannot Diédhiou et Prosper Diatta complètent l’équipe. Ils sont chargés du jardinage, des excursions et du transport des clients en pirogue. Son établissement est implanté à Djirouatou, une île autrefois déserte, aujourd’hui transformée en véritable paradis touristique. « Il y a vingt ans, c’était une forêt sauvage difficile d’accès. Il n’y avait ici que des rizières exploitées par nos aïeux. Nous avons progressivement transformé cet espace en un lieu de détente », raconte celui que tout le monde appelle affectueusement Agolène dans les îles du département d’Oussouye.
Ancien vigile payé 40.000 FCfa par mois
Le premier à s’installer sur ce bout de terre d’une dizaine d’hectares, précise-t-il, s’appelait Ambroise. « C’est lui qui m’a donné le courage de venir à Djirouatou », indique-t-il. À son tour, Jean-Pierre Gomis a inspiré Gérard et Gilbert Diémé, qui aménagent actuellement leur propre campement sur cette même île. Inconnu il y a une vingtaine d’années, ce bout de terre occupe désormais une place de choix sur la carte touristique des îles du Kassa, grâce à la détermination d’un jeune qui était pourtant considéré, dans son enfance, comme un « raté ».
Issu d’une fratrie de cinq garçons et cinq filles, Jean-Pierre Gomis est celui qui possède le plus faible niveau d’études. « Mon parcours scolaire s’est arrêté en classe de Cm2, contrairement à la plupart des jeunes du village qui ont obtenu le Brevet de fin d’études moyennes (Bfem) ou le baccalauréat. J’étais considéré comme un nullard », se souvient-il. Cette étiquette de « raté », qui lui a été collée, a réveillé son orgueil. « En pays diola, quand on ne réussit pas à l’école, on dit qu’on n’est pas intelligent. Il ne reste alors que ses bras pour survivre. » Pour démontrer le contraire, le jeune insulaire quitte son village et se lance dans une aventure dont l’issue est alors incertaine. Il traverse en pirogue le marigot qui sépare Sifoka de l’île de Djirouatou.
« Je me suis installé ici après avoir brièvement travaillé comme vigile au Cap Skirring pour un salaire mensuel de 40.000 FCFA. Je me suis rapidement rendu compte que cette rémunération ne pouvait pas me garantir un avenir », explique ce Diola dont l’un des aïeux était Manjack, originaire de Guinée-Bissau. Ayant appris de son défunt père les techniques de pêche, de chasse et de récolte du vin de palme, Jean-Pierre Gomis se consacre entièrement à ces trois activités afin de financer son projet. Selon Ambroise Gomis, il commence par ouvrir un petit restaurant où il accueille des touristes venus du Cap Skirring. « Grâce aux bénéfices du restaurant, à ceux de la pêche et de la récolte du vin de palme, j’ai progressivement construit ce campement touristique, qui compte aujourd’hui dix chambres », explique celui qui est désormais considéré comme une figure incontournable du tourisme insulaire dans les îles du Kassa. « Quand nous étions plus jeunes, je peux dire que c’était le moins utile de la famille. Mais lorsqu’il a construit sa propre maison au village à l’âge de 19 ans, il m’a agréablement surpris. Personne ne croyait à ce projet. Depuis qu’il l’a réalisé, je n’ai plus jamais douté de sa capacité à concrétiser ses ambitions », témoigne Jean-Joseph Gomis.
Un courage inspirant
Pour Léon Soumaré, l’un des pionniers du tourisme insulaire, Agolène est un jeune promis à un bel avenir. « Il est courageux et travailleur. Il écoute les conseils de ses aînés, notamment Papis Sagna et moi-même, ce qui lui permet de progresser », dit-il. Même appréciation de son employé Jeannot Diédhiou. « Il est impossible de ne pas être motivé quand on travaille avec Agolène. Il sait transmettre son savoir-faire à ses employés. Il partage beaucoup avec nous pour assurer la bonne marche du campement », souligne-t-il. Depuis le lancement du projet, plus de 30 millions de FCfa ont été investis, indique Jean-Pierre Gomis. Son ambition est désormais de bâtir une véritable entreprise touristique capable de contribuer à la réduction du chômage dans les îles. « Ma réussite peut inspirer d’autres jeunes à entreprendre et à croire en leurs rêves », affirme-t-il. L’opérateur touristique appelle toutefois l’État à accompagner davantage le secteur.
« Il faudrait une véritable politique de promotion touristique, une baisse significative des taxes qui découragent les visiteurs ainsi que des mécanismes de financement. Les îles disposent d’un énorme potentiel touristique. Il n’est pas normal que la saison ne dure que six mois », plaide-t-il. Le prochain défi de Jean-Pierre Gomis est la formalisation de son entreprise et le renforcement de son management afin de franchir une nouvelle étape. « Je compte suivre une formation ou recruter, dès que possible, une personne qualifiée pour gérer les comptes de l’entreprise », confie le jeune entrepreneur, qui ambitionne de faire de Djirouatou une destination touristique de renommée internationale.
Par Par Kathafa B.H.M. KANFOUDY (Correspondant)

