Représentant du Saint-Siège au Sénégal, Son Excellence Mgr Waldemar Stanislaw Sommertag offre un regard à la fois diplomatique et ecclésial sur un pays souvent cité comme exemple de dialogue interreligieux. Dans cet entretien, le diplomate et guide religieux revient sur les relations entre l’Église catholique et l’État, les défis sociaux, le rôle des jeunes ainsi que les grandes questions mondiales qui interpellent aujourd’hui l’Afrique. Il a aussi magnifié le voyage du pape Jean-Paul II en 1992. Le déplacement du Saint-Père au Sénégal a été un moment de grande portée diplomatique, symbolique, culturelle et spirituelle.
Excellence, pouvez-vous décrire votre mission en tant que nonce apostolique et représentant du pape au Sénégal, en Guinée-Bissau, au Cap-Vert, en Mauritanie et en Gambie ?
Le nonce apostolique accomplit une mission particulière, au carrefour de la diplomatie et du service ecclésial. Il représente le Saint-Siège auprès des autorités de l’État, contribuant à maintenir des relations fondées sur le respect mutuel, la confiance et la recherche du bien commun. Mais il est avant tout un signe de communion avec l’Église locale : ma mission consiste à accompagner les évêques, soutenir la vie des communautés, favoriser l’unité et assurer la proximité du Saint-Père, l’actuel pape Léon XIV, élu il y a un an comme successeur de l’apôtre Pierre. Dans un pays comme le Sénégal, caractérisé par une remarquable harmonie religieuse, cette mission prend une autre dimension : il s’agit d’encourager et de soutenir cet esprit de dialogue interreligieux qui constitue une véritable richesse nationale.
Cette année marque le 65e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre le Saint-Siège et la République du Sénégal (le 17 novembre 1961) : quelle est aujourd’hui la signification de cette commémoration et comment ces relations ont-elles évolué au fil des décennies ?
Le 65e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques représente une étape importante qui invite avant tout à porter un regard reconnaissant sur l’histoire des relations entre le Saint-Siège et le Sénégal. L’ouverture de la nonciature apostolique a marqué le début d’une présence diplomatique stable, à une époque où le pays consolidait son identité et ses institutions après l’indépendance. Il faut rappeler que ces relations diplomatiques complètes ont été établies seulement un an après l’indépendance du Sénégal, ce qui signifie que le Saint-Siège a immédiatement reconnu la souveraineté du pays, cherchant dès le départ à être proche du peuple sénégalais grâce à la stabilité des relations diplomatiques. Ces liens historiques et culturels entre la République du Sénégal et le Saint-Siège ont toujours été excellents et s’inscrivent dans une tradition de dialogue constant et constructif. Ils reposent sur une reconnaissance réciproque des rôles et des responsabilités. L’Église catholique, bien que minoritaire, est pleinement engagée dans la société sénégalaise, notamment dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’action sociale et de la promotion humaine. Cette collaboration va au-delà du cadre institutionnel : elle se traduit concrètement par un service rendu à toute la population, sans distinction.
Au fil des décennies, le rôle de la nonciature apostolique s’est progressivement développé, en s’adaptant aux changements du contexte national et international. D’une part, elle a poursuivi sa mission diplomatique en favorisant des relations fondées sur le respect mutuel et le dialogue constructif. D’autre part, elle a accompagné la croissance et l’enracinement de l’État et de l’Église locale, en soutenant leur mission pastorale, éducative et sociale, tout en promouvant l’harmonie et le dialogue interreligieux. Aujourd’hui, célébrer cet anniversaire signifie non seulement se souvenir avec gratitude du chemin parcouru, mais aussi renouveler l’engagement à poursuivre sur cette voie, en renforçant une coopération profondément orientée vers le bien commun, la paix et la cohésion sociale.
Dans cette longue histoire de dialogue et de collaboration, quels sont, selon vous, les moments les plus significatifs qui ont marqué ce parcours ?
Les relations entre le Saint-Siège et le Sénégal se sont construites progressivement au fil du temps, à travers des étapes qui ont contribué à consolider un lien solide et durable. Si je devais évoquer quelques moments particulièrement significatifs, je commencerais par la célèbre visite pastorale de Jean-Paul II au Sénégal en février 1992, qui a représenté un événement de grande portée symbolique et spirituelle. À cette occasion, le Saint-Père fut accueilli avec une chaleur extraordinaire, expression authentique de la « Téranga » sénégalaise, au cours de laquelle le pontife rendit hommage à la qualité de la coexistence entre les différentes communautés religieuses du pays. Le Saint-Père a particulièrement encouragé les jeunes en leur disant : « … même si vous n’êtes pas unis dans votre croyance, apprenez à vous respecter et à vous tolérer… l’être humain possède une seule dignité : il est créature de Dieu et entretient donc une relation privilégiée avec Celui qui lui a tout donné ». Un autre moment important fut la rencontre, en 2004, entre le président Abdoulaye Wade et Jean-Paul II, qui permit de réaffirmer les liens d’amitié et le rôle du Sénégal comme pont entre les cultures et les religions. Plus récemment, l’audience de 2014 entre le pape François et le président Macky Sall a marqué une étape importante, abordant des thèmes d’actualité tels que la paix et les crises sur le continent africain, ainsi que la contribution de l’Église dans les secteurs de l’éducation et de la santé. Du côté du Saint-Siège, plusieurs visites institutionnelles ont également été réalisées.
Il convient de mentionner en particulier la visite de Son Excellence Mgr Dominique Mamberti du 14 au 17 janvier 2012, à l’occasion du 50e anniversaire des relations diplomatiques entre les deux pays, ainsi que celle du cardinal Pietro Parolin du 8 au 10 décembre 2023, durant laquelle se sont tenues une réunion bilatérale Saint-Siège–Sénégal et la consécration du nouveau sanctuaire marial national de Popenguine. À côté de ces moments institutionnels, il est important de rappeler également le rôle de figures telles que le cardinal Hyacinthe Thiandoum, ami personnel du premier président Léopold Sédar Senghor. Tous deux furent des piliers historiques de cette relation, facilitant le dialogue entre l’État et l’Église et contribuant de manière décisive à construire et renforcer ce dialogue depuis l’indépendance jusqu’à aujourd’hui. Dans leur ensemble, ces événements montrent que les relations entre le Saint-Siège et le Sénégal ne sont pas seulement formelles, mais profondément enracinées dans une histoire commune de respect, de dialogue et de collaboration au service du bien commun.
Dans un contexte de laïcité et de pluralisme religieux, quelle contribution spécifique la diplomatie du Saint-Siège peut-elle offrir ?
La diplomatie du Saint-Siège n’est pas une diplomatie de puissance, mais une diplomatie des valeurs : une diplomatie de l’espérance. Elle vise à promouvoir la dignité humaine, la justice sociale et la paix, en cultivant profondément ces valeurs. Le Saint-Siège est le premier défenseur d’une saine laïcité de l’État, respectueuse de tous dans un contexte pluraliste et capable de construire des ponts, de favoriser la compréhension réciproque et de rappeler ce qui unit les hommes au-delà de leurs différences. Cela reflète certainement la sage expression du concile Vatican II selon laquelle « ce qui unit est beaucoup plus important que ce qui divise ».
L’année dernière, à Rome, a été célébré le 60e anniversaire de la déclaration Nostra Aetate du Concile Vatican II, texte qui a marqué un tournant historique dans les relations entre l’Église catholique et les religions non chrétiennes. Une délégation du Sénégal y a également participé : quelle signification attribuez-vous à cet anniversaire et quel message en ressort aujourd’hui pour le dialogue interreligieux ?
Le 60e anniversaire de Nostra Aetate représente un moment de grande importance non seulement pour l’Église catholique, mais aussi pour l’ensemble de la communauté internationale. Ce document a marqué un tournant historique en ouvrant une nouvelle ère fondée sur le dialogue, l’estime réciproque et la collaboration entre les religions. Soixante ans plus tard, nous pouvons dire que son intuition s’est révélée prophétique. La participation d’une délégation du Sénégal à cette rencontre a été particulièrement significative, car le Sénégal incarne concrètement plusieurs des principes exprimés dans Nostra Aetate. Oui, sans aucun doute, le Sénégal offre au monde un exemple précieux de coexistence pacifique entre les religions. Mais ce qui frappe le plus, c’est que ce dialogue se vit au quotidien, dans les familles, les quartiers et les relations de voisinage. C’est cette dimension concrète qui en fait un modèle crédible ainsi qu’une source d’inspiration et d’espérance. Cet anniversaire nous invite également à regarder le présent avec responsabilité. Dans un monde encore marqué par des tensions religieuses et culturelles, le message de Nostra Aetate demeure d’une extraordinaire actualité : il nous rappelle que le dialogue n’est pas une option secondaire, mais une voie nécessaire pour construire la paix. Le défi aujourd’hui est de rendre ce dialogue toujours plus concret et incarné, surtout au niveau local, afin que les communautés deviennent de véritables laboratoires de fraternité diffusant cet exemple de paix dans toute la sous-région africaine. Le 9 mai dernier, le Saint-Père a souhaité rencontrer, en audience privée, des représentants de différentes confréries musulmanes ainsi qu’une délégation de l’Église catholique du Sénégal pour un moment privilégié d’échange fraternel dans l’esprit du dialogue interreligieux et de sa contribution significative à la consolidation de la paix, non seulement au niveau national, mais aussi pour tout le continent africain.
Face à la pauvreté et au chômage, quel rôle l’Église peut-elle jouer ?
L’Église n’a pas vocation à se substituer aux institutions publiques, mais elle apporte une contribution importante à travers ses œuvres éducatives et sociales. Elle accompagne les populations, en particulier les plus vulnérables, et travaille à une formation intégrale de la personne. Au-delà des structures, elle promeut aussi des valeurs fondamentales telles que la solidarité, le sens du travail et la responsabilité.
Quel est le message du Saint-Siège concernant la migration des jeunes Africains ?
La migration est une réalité très complexe, parfois traumatisante et tragique. Il est légitime de chercher de meilleures conditions de vie, mais l’objectif doit être de créer, dans les pays d’origine, les conditions permettant aux jeunes de construire leur avenir. Partir doit être un choix libre et non une nécessité imposée par le manque d’opportunités. À ceux qui sont tentés de partir, je dirais de croire en leur potentiel et en celui de leur pays. Le Sénégal dispose d’extraordinaires ressources humaines. Les jeunes doivent être accompagnés et encouragés à devenir les protagonistes du développement de leur nation.
Le message du pape François sur l’environnement est-il particulièrement pertinent pour l’Afrique ?
Certainement. L’Afrique fait partie des continents les plus exposés aux conséquences du changement climatique, tout en étant parmi les moins responsables de la situation actuelle. Je pense notamment aux défis permanents et à la vulnérabilité de la région du Sahel. Le message du Saint-Père et du Saint-Siège, notamment celui de la Fondation Jean-Paul-II pour le Sahel, appelle constamment à une prise de conscience mondiale et à une conversion écologique touchant nos modes de vie, nos choix économiques et notre rapport à la création. L’Église s’engage à jouer un rôle important dans la sensibilisation de la région, particulièrement dans les zones de conflit, ainsi que dans l’éducation, en aidant les communautés à adopter des comportements plus durables et à mieux comprendre les défis à long terme. Elle s’efforce également de donner une voix aux populations les plus vulnérables.
Comment imaginez-vous l’avenir de l’Église en Afrique ?
Je vois un avenir riche d’espérance. L’Église en Afrique est jeune, dynamique, responsable et profondément enracinée dans les communautés. Elle pourra offrir une contribution toujours plus significative non seulement au continent, mais aussi à l’humanité entière, surtout dans les domaines du dialogue, de la solidarité et du témoignage de la foi.
En ce 65e anniversaire, quel est votre message à l’endroit du peuple sénégalais ?
Je souhaite exprimer une profonde admiration pour la capacité du Sénégal à vivre l’unité dans la diversité. Soyez fiers de votre culture et de votre appartenance à ce peuple noble, jeune et fort. C’est une richesse rare et précieuse qui doit être protégée et transmise aux générations futures. Je dis à tous les Sénégalais, avec l’amour et la passion qui me caractérisent, ce que j’ai également eu l’occasion de dire aux plus hautes autorités du pays : ce qui s’est construit au Sénégal en matière de coexistence est un miracle, un don précieux, fruit de l’engagement de tous, y compris des plus hautes autorités civiles et religieuses qui se sont succédé au fil du temps. Mais un rôle particulier revient aussi aux simples citoyens, ouverts et respectueux des autres. C’est cela, avant tout, qui rend votre peuple toujours plus grand. J’aime répéter que la grandeur et la noblesse du peuple sénégalais viennent précisément de cette coexistence qui, comme un héritage précieux, doit être chaque jour davantage protégée, valorisée et transmise, et reconnue comme un véritable patrimoine national. Je me souviens d’une phrase lue sur le tee-shirt d’un passant lors de mon arrivée à Dakar en 2022 : « N’oublie pas tes origines ». Cette belle et profonde expression est restée gravée dans mon cœur, car nos origines passent par nos ancêtres, mais elles trouvent leur réponse ultime en Dieu, dans le Père Bon et Miséricordieux, qui nous aime toujours et nous fait confiance en nous donnant chaque jour la plus grande preuve de Son amour, exprimée dans la dignité humaine.
Propos recueillis par Eugène KALY

