Réunies autour d’un Groupement d’intérêt économique (Gie), les femmes en situation de handicap de Rufisque ont créé un restaurant dénommé « Leeket Gui » pour prouver que l’entrepreneuriat peut être une réponse concrète à la mendicité et à l’exclusion.
Les effluves du thé à la menthe flottent dans l’air. Aux commandes, Dieynaba Wellé, présidente du Gie des femmes entrepreneures handicapées. Une association qui compte une vingtaine de membres, souffrant de différents handicaps. Son signe particulier : sa contagieuse joie de vivre qui illumine les lieux et rafraîchit l’atmosphère. Mais sous ses dehors de personne drôle et souriante, se cache une combattante farouche. Forgée par les épreuves, Mme Wellé a fait de l’autonomisation économique des femmes en situation de handicap le combat de sa vie. Son visage se ferme lorsqu’elle évoque les préjugés. « Jusqu’à présent, il y a des gens qui pensent que le seul travail des handicapés, c’est la mendicité », fulmine-t-elle.
Aujourd’hui, Dieynaba et ses camarades se sont donné pour mission de déconstruire ces stéréotypes. Leur réponse tient en un mot : entreprendre. Elles se sont lancées, il y a moins de deux mois, dans la restauration. « Leeket Gui » (La calebasse) est le nom de leur restaurant. Il se trouve à Rufisque, plus précisément au quartier « Keuri Kaw », à quelques pâtés de maisons de la mer.
Un restaurant pas comme les autres
Ici, pas de murs qui enferment. Le restaurant s’ouvre sur une vaste cour où trône un badamier. Ses branches offrent une ombre généreuse qui rafraîchit naturellement l’espace et invite à la détente. La décoration, sans être ostentatoire, attire le regard et séduit. Une fresque colorée évoque un paysage verdoyant tandis que des pneus recyclés, peints avec soin, servent d’éléments décoratifs.
En ce jeudi 2 juillet, le menu du jour est le riz blanc au poisson. Dans ce restaurant, chacune met la main à la pâte. Les tâches sont réparties en fonction des compétences, des qualifications et du savoir-faire de chacune. Pendant que les deux cuisinières s’affairent derrière les feux, d’autres assurent la préparation du thé, du café Touba, du « Wass » (infusion de différentes feuilles aromatiques), des jus locaux ou l’accueil des clients. « Nous avons un cadre qu’aucun restaurant de Rufisque ne possède », glisse Dieynaba avec une fierté à peine dissimulée.
Combattre la mendicité
Son affirmation est partagée par Seydou Ka, chauffeur de taxi, trouvé sur place en train de se régaler de son plat de « Thiébou dieune » (riz au poisson). Il dit avoir découvert récemment le restaurant et avoue que les plats qui y sont servis sont appétissants. « En plus, le cadre est enchanteur », apprécie-t-il. À quelques pas de lui, Elisabeth Ndiaye et sa collègue Yvonne ont déjà fini leur plat et sirotent tranquillement leur thé. « Je travaille à côté et, à chaque pause, je viens déjeuner ici », informe Elisabeth, soutenant que les plats sont bons et les prix abordables. « Elles sont accueillantes et très propres », renchérit-elle. La même trompette est embouchée par Omar Ndiaye, infographe, dont les locaux se trouvent à quelques encablures du restaurant. « Elles démontrent que le handicap n’est pas un frein pour s’épanouir. Elles doivent être soutenues par les autorités locales », plaide-t-il en leur faveur.
En effet, derrière cette organisation, se cache un long parcours de résilience. Selon Dieynaba Wellé, tout est parti d’une simple réflexion. À l’époque, elles se retrouvaient régulièrement au siège de la fédération des handicapées de Rufisque. « Nous venions tous les jours, mais nous nous sommes rendu compte que nous ne faisions rien de productif. Alors, nous nous sommes demandé pourquoi ne pas créer quelque chose qui nous permette de travailler ensemble », se souvient-elle. L’idée prend d’abord la forme d’une tontine. Chaque mercredi, chacune apporte des denrées alimentaires. Un tirage au sort désigne la bénéficiaire qui repart avec l’ensemble des produits. L’expérience renforce la solidarité du groupe. Très vite, les femmes voient plus grand. « Nous avons décidé de transformer cette initiative en Groupement d’intérêt économique. Nos premières activités portaient sur la transformation des céréales locales avant que nous ne choisissions de nous lancer dans la restauration », ajoute Safiétou Sabaly, vice-présidente de l’Association.
Le chemin est loin d’être un long fleuve tranquille. Un premier financement permet de lancer le restaurant, mais l’expérience tourne court. « Nous avons fait faillite. C’était difficile. Mais nous ne nous sommes jamais découragées. Nous étions convaincues que notre handicap ne devait pas nous empêcher de participer au développement du Sénégal », affirme-t-elle. Le salut viendra de la Fondation Sococim, qui finance une nouvelle fois le projet. Aujourd’hui, le Gie poursuit simultanément la transformation des céréales locales et les activités de restauration.
La faillite qui forge
Mais les ambitions dépassent largement les murs de « Leeket Gui ». « Nous ne voulons pas nous limiter à un seul secteur. Demain, nous pourrions évoluer dans d’autres activités. Pourquoi pas la vente de véhicules ? Nous voulons montrer que les personnes handicapées peuvent réussir partout », souligne Safiatou. En effet, le combat de ces femmes dépasse le simple cadre entrepreneurial. Elles veulent combattre la mendicité. Trésorière du groupement, Ndèye Sény Ngom renseigne que les personnes handicapées qui mendient sont de « dignes » pères et mères de famille qui ne le font pas par plaisir. « C’est parce qu’elles n’ont pas le choix », martèle-t-elle.
Le rêve des femmes de « Leeket Gui » : bâtir une véritable chaîne de restaurants afin de créer des emplois pour le plus grand nombre de personnes handicapées. « Notre ambition est claire : recruter davantage de personnes handicapées et leur offrir une véritable autonomie financière », insiste l’argentière du groupe.
À la carte, figurent presque tous les plats sénégalais servis contre des montants allant de 800 à 1000 FCfa. Après seulement un mois et demi d’activité, les résultats sont encourageants. « Nous vendons tous les plats que nous préparons. Aujourd’hui, notre principal défi est d’augmenter notre clientèle afin de créer davantage d’emplois », indique la trésorière. Elle renseigne dans le même sillage qu’elles ont fait le choix de ne pas partager immédiatement les bénéfices, mais plutôt de les garder dans le compte bancaire du groupement. Les revenus sont ensuite partagés équitablement à l’occasion des grands événements, notamment la rentrée des classes, les fêtes de Tabaski et de Korité. « C’est notre manière de soutenir tous les membres du groupement dans les moments où les dépenses sont plus importantes », explique Ndèye Seny Ngom.
Par Aliou DIOUF

