L’état général du système de drainage du réseau routier dakarois apparaît fortement dégradé. Les analyses et observations de l’étude présentée par le groupement Technosol Ingénierie-Aci montrent que les ouvrages de drainage ne permettent plus « d’assurer une évacuation correcte, continue et sécurisée des eaux pluviales » en raison de plusieurs dysfonctionnements, à l’origine d’importantes dégradations des routes.
Le réseau routier classé du Sénégal s’étend sur environ 16.481 km, dont 6.570 km de routes revêtues. Dans la région de Dakar, la durabilité des infrastructures dépend étroitement de l’efficacité du système de drainage, aujourd’hui mis à rude épreuve par l’urbanisation rapide et les mutations hydrologiques. Pour établir ce diagnostic, les experts ont mené, entre octobre et novembre 2025, juste après l’hivernage, une vaste campagne de terrain. « Nous avons inspecté 95 points sur l’ensemble des axes du réseau routier classé, avec une couverture de 100%. Tous les ouvrages hydrauliques, les points inondables et les zones sensibles ont été visités, géolocalisés et évalués », a expliqué le chef de mission, Abdourahmane Mbengue. Selon lui, les équipes ont procédé à un diagnostic visuel des ouvrages, évalué leur état de fonctionnement et collecté des données Gps afin d’établir une cartographie précise des zones critiques. Sur cette base, M. Mbengue a indiqué que le diagnostic a révélé de multiples dysfonctionnements du système de drainage du réseau routier classé de Dakar.
« Dans plusieurs secteurs, les ouvrages sont obstrués par l’ensablement, la végétation ou les dépôts de gravats. D’autres sont fortement dégradés ou totalement insuffisants face aux nouveaux volumes d’eau », a affirmé l’expert. Selon lui, ces dysfonctionnements résultent d’une combinaison de facteurs hydrauliques, de défaillances de conception, d’un manque d’entretien et de pressions anthropiques. Abdourahmane Mbengue rappelle ainsi que Dakar compte près d’une trentaine de bassins versants répartis sur environ 172 km². Mais aujourd’hui, le principal problème réside, selon lui, dans l’évacuation des eaux pluviales lors de fortes précipitations. « Lors d’une pluie décennale pouvant atteindre 130 mm, ce sont des milliers de mètres cubes d’eau qu’il faut évacuer rapidement. On peut drainer une route, mais où rejeter l’eau ? On peut drainer un quartier, mais où évacuer les eaux si le réseau est défaillant ? », a-t-il insisté. À Dakar-Ville, un réseau à bout de souffle À titre d’exemple, souligne-t-il, à Dakar-Ville, le réseau structurant, qui repose notamment sur les canaux 1, 4, 5 et 6, ainsi que sur ceux de Gueule Tapée, du Front de Terre, de Grand-Yoff, de Yoff et de Ngor, complétés par plusieurs stations de pompage, connaît aujourd’hui d’importantes difficultés de drainage. Dans ces secteurs, le réseau ne joue plus pleinement son rôle d’évacuation des eaux pluviales.
« Il suffit de sortir en pleine pluie sur certaines artères de la capitale pour constater avec quelle violence les eaux traversent la ville. Dans certains secteurs, les vagues d’eau sont parfois si puissantes qu’elles emportent tout sur leur passage. À la Médina, par exemple, nous avons vu des voitures emportées par les eaux lors de fortes pluies», remarque M. Mbengue. Dans d’autres zones, c’est surtout l’insuffisance des ouvrages de drainage qui est mise en évidence. C’est le cas de quartiers plus récents comme Grand-Yoff, les Parcelles assainies ou Hann qui, selon Abdourahmane Mbengue, demeurent insuffisamment équipés et connaissent d’importantes difficultés d’évacuation des eaux pluviales. Un déficit de planification Dans le même registre, pour les départements de Pikine, Guédiawaye et Keur Massar, l’étude met en évidence une urbanisation rapide de la zone des Niayes, caractérisée par une nappe phréatique affleurante. Selon les consultants, dans cette zone, l’imperméabilisation croissante des sols et les rejets d’eaux usées accentuent les risques d’inondation, malgré les infrastructures réalisées dans le cadre du Programme de gestion des eaux pluviales (Progep). Le même constat est dressé pour Rufisque et Bambilor.
Dans ce secteur, les consultants relèvent que l’urbanisation soutenue s’est développée dans un contexte marqué par une planification insuffisante et l’absence de réseaux structurants d’évacuation des eaux pluviales, à l’exception de quelques anciens canaux encore en service à Rufisque. C’est également le cas des zones de Keur Massar-Niacoulrap, Ndiakhirate-Bambilor, Keur Ndiaye Lo, Kounoune, entre autres. Dans ces secteurs, les experts constatent surtout une absence d’ouvrages de drainage, ce qui entraîne fréquemment la dégradation des chaussées et la stagnation des eaux pluviales. Pour les auteurs de l’étude, le constat est sans appel. « Dans leur état actuel, les ouvrages de drainage du réseau routier de Dakar ne permettent pas d’assurer une évacuation correcte, continue et sécurisée des eaux pluviales », a conclu Abdourahmane Mbengue. Selon les experts, cette situation explique en grande partie la dégradation prématurée des routes et renforce la vulnérabilité de l’agglomération face aux inondations.
« 95% des ouvrages nécessitent une intervention urgente ou prioritaire »
Selon les résultats présentés par Gora Ndiaye, expert hydrologue du groupement Technosol Ingénierie-Aci, 95% des ouvrages inspectés nécessitent une intervention urgente ou prioritaire. Réalisée sur 95 sites à travers la région de Dakar, à l’aide d’un Indice global de criticité, l’évaluation montre que 16 ouvrages présentent un niveau de dégradation très élevé, nécessitant des interventions urgentes. La majorité des infrastructures, soit 74 ouvrages, sont classées dans la catégorie « élevée », ce qui impose une prise en charge prioritaire. Seuls quatre ouvrages affichent un niveau de criticité modéré, tandis qu’un seul ouvrage relève d’un simple entretien courant. Selon Gora Ndiaye, cette situation s’explique principalement par « l’absence de systèmes de drainage dans certaines zones critiques, l’ensablement et l’envahissement des ouvrages par la végétation ». Des secteurs comme les Niayes-Ndiorane, dans le département de Keur Massar, ou encore la Cité Sotrac, souffrent d’un déficit d’infrastructures de drainage adaptées aux réalités actuelles. Pour les auteurs de l’étude, ces résultats confirment l’urgence d’engager des travaux de réhabilitation, de curage et de redimensionnement des ouvrages afin de préserver le réseau routier face aux inondations récurrentes et aux effets de l’urbanisation croissante.
Par Souleymane WANE

