Fondé par Cheikh Sidy Khouya Kounta, le village de Nder Naar, petit par la superficie, garde d’étroites ramifications avec Ndiassane.
Il faut quitter la route principale pour comprendre Nder Naar. Derrière Mékhé, sur l’axe qui mène vers Pékesse, le goudron finit par disparaître. La route devient argileuse, étroite, parfois difficilement praticable. L’hivernage, cette année, semble avoir été généreux. Les herbes ont gagné les abords de la piste et dessinent une longue bordure verte autour de cette terre rougeâtre.
Ici, il faut ralentir. Les flaques d’eau imposent leur loi. Tantôt profondes, tantôt étalées sur plusieurs mètres, elles obligent le conducteur à chercher le meilleur passage. Par moments, il faut quitter la piste principale et emprunter une voie secondaire, moins détrempée, qui serpente entre les champs.
Quelques travailleurs sont déjà à l’ouvrage. La saison des pluies a réveillé la terre. Les gestes sont précis, réguliers. La campagne vit au rythme des travaux champêtres.
Puis, au bout de cette piste, apparaît Nder Naar. À première vue, rien ne distingue particulièrement ce village d’autres localités rurales du Cayor. Pourtant, derrière cette apparente tranquillité se cache une histoire vieille de plus d’un siècle et demi, intimement liée à l’enseignement islamique et à quelques-unes des grandes figures religieuses du Sénégal.
À l’entrée du village, un cimetière. Le visiteur est immédiatement ramené à l’histoire. C’est ici que repose Cheikh Sidy Khouya Kounta, né en 1823 et disparu en 1895. Pour comprendre Nder Naar, il faut commencer par lui.
Son père Mame Abdou Latif Kounta de la fraction Kunti des woulad wafi est venu rendre visite à son cousin Cheikh Bounama Kounta, ce dernier lui donna en mariage sa fille ainesse Sokhna Fatma Kounta
Mouhamed Dioulite Kounta, arrière-petit-fils de Cheikh Sidy Khouya Kounta, est l’un des dépositaires de cette mémoire familiale. Lorsqu’il évoque l’histoire du village, il remonte aux origines, bien avant que le nom de Nder Naar ne s’impose.
« Le vrai nom de Nder Naar, c’était Darou Salam. C’est le nom que lui avait donné son fondateur, Cheikh Sidy Khouya », raconte-t-il.
Le nom de Nder Naar serait venu plus tard. Il serait lié à un baobab qui se trouvait dans la localité et autour duquel vivaient des oiseaux appelés « Nder ». Avec le temps, le nom de ces oiseaux aurait fini par désigner le village.
Mais le nom n’est qu’une porte d’entrée vers une histoire beaucoup plus vaste.
« Son vrai nom, c’est Sidy Lamine. Mais “Khouya comme l’appelait sa sœur”, c’était un signe d’affection », précise Mouhamed Dioulite Kounta.
Derrière ce nom se dessine le parcours d’un homme dont la vie fut consacrée au savoir et à la transmission.
Le retour de Mauritanie
Avant de devenir le maître de Darou Salam, Cheikh Sidy Khouya avait été un étudiant du Coran. La tradition familiale rapporte qu’il avait été envoyé en Mauritanie pour y parfaire son apprentissage religieux. Là-bas, il étudia le Coran et les sciences islamiques.
Mais loin de sa famille, son absence se prolongeait. Sa mère Sokhna Fatma Bounama le réclamait. Son oncle, Cheikh Al-Bakaye, lui demanda alors de revenir. Il rentra au Sénégal avec un savoir qu’il allait désormais transmettre.
« Khouya a été envoyé en Mauritanie où il a appris le Coran. De retour au pays, il s’installa et commença à enseigner.
La tradition locale rapporte également le rôle joué par l’un de ses oncles, Pothie Fall, dans son implantation. Lat-Dior lui aurait tracé le périmètre sur lequel allait prendre forme son établissement.
L’endroit devient progressivement un lieu d’enseignement. Des enfants viennent apprendre le Coran. Des disciples s’installent. Des hommes de savoir passent par là. Nder Naar commence à sortir de son cadre strictement local.
La création du village est située en 1864. À partir de cette période, Darou Salam devient progressivement un foyer religieux dont le rayonnement dépasse les limites du village.
Quand le village devient école
À Nder Naar, le savoir ne se résumait pas à la récitation du Coran. Cheikh Sidy Khouya enseignait différentes dimensions de la connaissance religieuse.
Selon le récit transmis par ses descendants, il mettait notamment en avant deux notions : la charia et la haqiqa.
Autour du maître, une organisation de l’enseignement se met en place. Des personnes sont préposées à l’apprentissage du Coran. Les élèves viennent recevoir les rudiments de la connaissance religieuse.
Mais Nder Naar accueille également des savants. Cheikh Sidy Khouya n’est pas seulement un enseignant. Il est également un homme de plume.
« Il a beaucoup écrit », souligne son arrière-petit-fils.
Une partie de son héritage se trouve ainsi dans ses écrits, mais aussi dans la mémoire orale conservée par ses descendants.
Avant de devenir un foyer de savoir, Nder Naar est aussi une histoire de terre. Une terre obtenue dans des circonstances que la mémoire familiale continue de raconter.
Cheikh Becaye Kounta, fils de Mouhamed Dioulite Kounta et descendant direct de Cheikh Sidy Khouya, revient sur cet épisode qui aurait déterminé, pour longtemps, la vocation agricole du village.
« L’espace était occupé par un oncle de Lat Dior. Mais Houya avait prié pour Lat Dior et ses vœux ont été exaucés », raconte-t-il.
Reconnaissant envers le maître, Lat Dior aurait alors souhaité lui témoigner sa gratitude. Il lui demanda ce qu’il pouvait faire pour lui, ce qu’il désirait en guise de reconnaissance.
« Il lui a demandé : qu’est-ce que tu veux pour te faire plaisir ? En guise de reconnaissance. Houya lui a dit : “Je veux juste des terres pour cultiver.” »
Lat Dior décide alors de lui attribuer l’espace occupé par son oncle.
« Ainsi, Lat Dior lui a donné dix kilomètres carrés que son oncle occupait », poursuit Cheikh Becaye Kounta.
Dix kilomètres carrés de terre qui allaient progressivement devenir le socle matériel de Nder Naar. Cheikh Sidy Khouya en fit une zone consacrée à l’agriculture et à l’élevage.
Le village allait ainsi se développer autour d’une double vocation : nourrir les hommes et former les esprits.
Cette dimension agricole est encore visible aujourd’hui. En arrivant à Nder Naar, les champs apparaissent avant même les premières habitations. La terre demeure au cœur de la vie du village.
La population, elle aussi, a grandi avec le temps.
« Il y a aujourd’hui quarante foyers dans le village. Mais la plupart d’entre eux ont grandi et ont donné d’autres foyers », explique Cheikh Kounta.
Les premiers foyers se sont agrandis. Les enfants ont grandi, fondé leurs propres familles et construit à leur tour de nouvelles maisons.
Le village s’est ainsi étendu sans véritablement rompre avec son organisation originelle. La terre donnée à Cheikh Sidy Khouya est devenue, au fil du temps, un espace de vie.
La rencontre avec Mame Mor Anta Saly
L’histoire de Nder Naar est marquée par la relation entre Cheikh Sidy Khouya et Mame Mor Anta Saly.
À la suite d’un rêve considéré comme annonciateur, ce dernier conduisit le jeune Ahmadou Bamba auprès du maître.
Selon la tradition orale, Cheikh Sidy Khouya reconnut très tôt l’exceptionnelle vocation spirituelle d’Ahmadou Bamba. Il annonça sa future grandeur. Il l’honora en faisant immoler le plus grand bœuf de son troupeau, geste hautement symbolique.
Par Oumar FEDIOR

