À Fass Touré, dans le département de Kébémer, la mosquée construite par le défunt érudit Serigne Hady Touré demeure une curiosité architecturale. Édifié en 1973 sous la conduite du saint homme, ce lieu de culte se distingue par une charpente d’une grande rareté : elle est conçue intégralement sans le moindre pilier.
L’année 1894 marque une étape importante dans l’histoire de Fass Touré, une bourgade située dans le département de Kébémer, près de Darou Mouhty. Cette date coïncide avec la naissance du grand érudit Serigne Hady Touré, mouqaddam de Seydi El Hadji Malick Sy. Selon Aliou Dieng, secrétaire de l’Institut islamique Daroul Arkham Ibn Abil Arkham (daara) de Fass Touré, le village a été fondé par Mame Cissé Touré. Relayant les témoignages des anciens, il confie que Seydi El Hadji Malick Sy, Serigne Touba et le père de Serigne Hady Touré se sont rencontrés à Kheulgueu, non loin de là. À la suite de cette entrevue, Mame Cissé Touré décida de retourner à Fass Touré, anciennement nommé Bankoumé, sur la terre de ses ancêtres.
Doté d’une intelligence vive et remarquable, Serigne Hady maîtrisa, dès son plus jeune âge, les sciences islamiques (droit musulman, littérature arabe, mathématiques, astronomie, etc.) ainsi que l’exégèse coranique. Plus tard, il se rendit à Tivaouane pour poursuivre ses études auprès d’El Hadji Malick Sy. Une fois son apprentissage achevé, il retourna à Fass Touré, mais son père lui demanda de retourner à Tivaouane afin d’obtenir la baraka (bénédiction) du maître. De retour auprès de lui, Serigne Hady s’occupait de presque toutes les tâches domestiques ainsi que des travaux champêtres. Un jour, alors que Seydi El Hadji Malick avait fixé une date pour le désherbage des champs, Serigne Hady l’entendit et se rendit seul sur place avec son hilaire. Il y travailla sans relâche jusqu’à la prière du Fajr (première du matin). Profitant de son absence, El Hadji Malick Sy exprima toute la fierté qu’il éprouvait à son égard. Ce n’est qu’au décès d’El Hadji Malick Sy, en 1922, que Serigne Hady reçut du Khalife Serigne Babacar Sy l’autorisation de s’installer à Fass Touré.
Il s’y établit avec les disciples auxquels il enseignait dans la cour de son maître à Tivaouane, parmi lesquels Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh, Cheikh Anta Samb, Serigne Ali Kounta, Chérif Mackiyou Aïdara ou encore Makhtar Babou. Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh racontait d’ailleurs qu’à leur arrivée à Fass Touré, ils devaient parcourir des kilomètres pour trouver de l’eau dans un puits infesté de serpents, et qu’ils se nourrissaient de mil cru mélangé à du sel, selon toujours la note de la cellule de la Zawiya. Le génie de l’astronomie Une fois installés, ils s’acquittaient de leurs prières quotidiennes dans la mosquée qui abrite aujourd’hui l’Institut islamique Daroul Arkham Ibn Abil Arkham. En 1973, le guide religieux entreprit la construction d’une nouvelle mosquée à côté de l’ancienne.
Selon certains témoignages, ce projet fut précipité après que le saint homme eut surpris, en pleine prière, un fidèle adossé à un pilier en train de dormir. C’est ainsi qu’il se lança dans la réalisation de cette œuvre architecturale monumentale, quasi unique au monde et défiant le temps grâce à ses profondes connaissances en astronomie. D’une superficie de 825 m², la mosquée ne comporte aucun poteau intérieur et repose uniquement sur un système de poutres noyées. D’après une publication de la Cellule Zawiya tidiane de Tivaouane, des ingénieurs dépêchés par l’État du Sénégal furent stupéfaits par une telle prouesse. Serigne Hady Touré leur demanda s’ils connaissaient le poids d’un mètre cube de sable ; devant leur ignorance, il leur précisa qu’il pesait exactement 1,6 tonne. La même source rapporte que trois entrepreneurs sollicités par Serigne Hady déclinèrent l’offre, estimant le projet irréalisable.
C’est finalement un quatrième entrepreneur, également disciple de Serigne Hady, qui accepta le défi. Ce dernier confessa n’avoir pas fermé l’œil pendant sept jours après s’être engagé. Serigne Hady lui dit alors : « En travaillant, oublie ce que tu sais et applique ce que je te transmets ». Aujourd’hui encore, la mosquée se dresse fièrement sous le ciel de Fass Touré et attire de nombreux visiteurs en raison de sa singularité. Serigne Diop, un habitant de Dakar venu effectuer sa ziarra habituelle, qualifie la mosquée d’« œuvre exceptionnelle ». Il souligne que Serigne Hady Touré, rappelé à Dieu en 1979, possédait une maîtrise hors du commun de l’astronomie apprise auprès d’El Hadji Malick Sy à Tivaouane. Selon la Cellule Zawiya tidiane, Serigne Abdoul Aziz Touré, fils de Serigne Hady, a précisé que son père lui avait confié n’avoir suivi aucun cours d’astronomie auprès d’un être humain : la seule baraka d’El Hadji Malick Sy lui avait suffi pour assimiler cette science dans son intégralité.
Ces connaissances avancées lui permirent également de concevoir une horloge et un calendrier dotés d’un mode de calcul unique au monde, dont il était le seul à détenir le secret. Le rayonnement international du « daara » Outre ce lieu de culte et le mausolée du défunt érudit, l’Institut islamique Daroul Arkham Ibn Abil Arkham (daara) de Fass Touré constitue un véritable pôle d’attraction. Sa fondation remonte bien avant la naissance de Serigne Hady Touré. Plus d’un siècle plus tard, il continue de rayonner à travers le pays et au-delà des frontières, accueillant près d’un millier de pensionnaires, filles comme garçons. Certains sont originaires de pays voisins tels que la Guinée, la Guinée-Bissau, le Mali ou la Mauritanie.
Selon son secrétaire, Aliou Dieng, l’établissement fonctionne sous les régimes de l’internat et de l’externat. Outre l’apprentissage du Coran, l’institut dispense des cours de sciences islamiques, notamment le fiqh (jurisprudence), le tawhid (théologie), la tarbiya (éducation spirituelle), la Sîra (vie du Prophète), la charia, etc. Au cours d’une visite sur place, le dimanche 9 août 2026, nous avons rencontré un parent d’élève originaire de Guinée-Bissau, venu rendre visite à ses enfants et neveux inscrits depuis plus d’un an. C’est par le biais des réseaux sociaux qu’il a découvert les excellents résultats de l’école coranique avant d’y inscrire ses proches.
Dans ce « daara », la progression des élèves est suivie au quotidien par le secrétariat, sous la supervision du Moudir (directeur), Serigne Abdoul Aziz Touré. Ce système permet également aux parents éloignés de suivre l’évolution de leurs enfants à distance. Au fil des années, l’enseignement du français a été intégré au cursus pour les élèves ayant achevé la mémorisation du Coran. Sans appui étatique, le « daara » a formé des milliers de pensionnaires devenus aujourd’hui des cadres éminents et des hommes d’affaires accomplis. M. Dieng plaide ainsi pour une meilleure reconnaissance institutionnelle de cet établissement d’excellence devenu une référence nationale.
Par Souleymane Diam SY (texte) et Mbacké BA (photos)


