Il est né le 15 août 1925, comme aujourd’hui, Il aurait fêté ses 101 ans. Un siècle que Tivaouane a vu naître celui que ses disciples appelaient avec révérence Borom Daara Ji, et que le Sénégal tout entier a fini par considérer comme l’une de ses boussoles morales.
Serigne Mouhamadoul Mansour Sy voit le jour le 15 août 1925 à Tivaouane, cité sainte du tidjanisme sénégalais. Il est le petit-fils d’El Hadj Malick Sy, fondateur de la Tijaniyya au Sénégal, et le fils de Serigne Babacar Sy – ce qui l’inscrit d’emblée dans une lignée où la transmission religieuse se conjugue avec l’exigence intellectuelle. Par sa mère, Sokhna Aïssatou Seck, il puise aussi dans les grandes familles lébou de la presqu’île du Cap-Vert, une double filiation qu’on retrouvera plus tard dans l’aisance avec laquelle il évoluera entre les mondes.
Toute sa formation se fait à Tivaouane, sans qu’il n’ait jamais eu besoin de quitter le Sénégal pour asseoir son autorité spirituelle. C’est là qu’il grandit aux côtés de son quasi-jumeau Serigne Cheikh Ahmed Tidiane Sy (29 décembre 1925 – 15 mars 2017), sous l’œil d’un père soucieux de ne jamais laisser l’un des deux prendre le pas sur l’autre – une pédagogie de l’humilité qui marquera durablement son tempérament. Très tôt, il se met au service du grand daara fondé par son aïeul Maodo, un engagement qui lui vaudra son surnom : Borom Daara Ji, littéralement le maître de l’école coranique.

Homme de savoir avant d’être homme de pouvoir, il se distingue par une œuvre poétique restée vivante dans la mémoire collective. Sa qasida Tabat Yadakoum, écrite en réaction aux offenses faites au Prophète, comme son poème d’hommage au roi Hassan II du Maroc, témoignent d’une plume habile à mêler ferveur religieuse et diplomatie. Défenseur inlassable de l’islam sur la scène internationale, il publie en 2006 un texte de cinquante-deux pages appelant à une convention internationale garantissant la liberté de culte, et se positionne parmi les toutes premières autorités religieuses à dénoncer les caricatures du Prophète – bien avant les attentats contre Charlie Hebdo.
Le 14 septembre 1997, à la mort de son oncle Serigne Abdou Aziz Sy Dabakh, Mansour Sy accède au khalifat général des Tidianes. Selon son ancien chambellan Serigne Ndiassé Guèye, Dabakh lui aurait confié, avant même son décès, le secret du khalifat, reconnaissance d’une autorité naturelle qui ne devait rien au hasard de la succession. Pendant quinze années, il dirige la confrérie avec un art consommé de la médiation : gardien de la cohésion tidiane, il se fait aussi voix d’unité nationale et artisan du dialogue interreligieux, dans un Sénégal où la sphère confrérique pèse lourd sur l’équilibre social.
De ce khalifat discret mais influent, on retient également une allure. Toujours élégant, raffiné dans sa mise, Serigne Mansour Sy cultivait un style qui n’était jamais que l’expression visible d’une rigueur intérieure, un maintien qui imposait le respect avant même la parole. Cette élégance, conjuguée à une érudition rare, a fait de lui une figure à la fois proche et intimidante, accessible aux fidèles venus de tout le pays le consulter, mais habitée d’une aura qui ne se discutait pas.
Il s’éteint le 9 décembre 2012 à Neuilly-sur-Seine, à l’âge de 87 ans, laissant derrière lui l’image d’un khalife lumineux, profondément attaché à l’éducation et à la transmission.

Cent un ans après sa naissance, Tivaouane vit précisément ces jours-ci l’un des moments qu’il affectionnait le plus diriger : les dix nuitées du Burd, ce récital de la Qasida al-Burda entamé vendredi soir et qui ouvre traditionnellement la marche vers le Gamou, fixé cette année au mardi 25 août 2026.
Pendant des décennies, c’est lui qui conduisait ces veillées, sa voix guidant la psalmodie des disciples de la Khadra Malikiya. Aujourd’hui encore, à chaque ouverture du Burd, c’est un peu son magistère qui se perpétue à travers ceux qu’il a formés, la preuve, s’il en fallait une, qu’un siècle ne suffit pas à éteindre l’empreinte d’un homme qui avait fait de la transmission son unique combat.
Cheikh Gora DIOP


