Situé dans le Cayor, Ndiarndé constitue un haut lieu du parcours de Seydi El Hadj Malick Sy. Sur sept années de présence, le guide religieux forma environ 1000 mouqaddams (érudits) pour diffuser l’Islam et la Tijaniyya. À la mort de son hôte, Mame Goumba Amar, en 1900, il rejoignit Tivaouane.
Ndiarndé, bourgade nichée en plein cœur de l’ancien royaume du Cayor (actuelle région de Thiès), à l’est du village de Kelle, est devenu indissociable de l’histoire d’El Hadji Malick Sy. S’y rendre s’apparente à un défi, notamment en cette période d’hivernage. Les pistes latéritiques se transforment en un piège de boue gluante.
Dans cette partie du pays, les routes goudronnées sont quasi inexistantes : pour rallier Ndiarndé depuis Kelle, Ndande ou Touba Toul, il faut impérativement s’engager sur des voies latéritiques ou sablonneuses. Quel que soit l’itinéraire choisi, franchir ces quelques kilomètres relève d’un véritable parcours du combattant. Ce mercredi 5 août 2026, nous faisons le choix d’aborder le village depuis Ndande, dans la région de Louga. Une fois au bourg, le chauffeur bifurque sur la droite pour s’attaquer à une piste latéritique d’une vingtaine de kilomètres, serpentant entre Ngandiouf et Ndiakhère. Arrivé au croisement de Diémoul Peul, il tourne à nouveau à droite pour parcourir les trois derniers kilomètres qui nous séparent du village.
Ndiarndé abrite un chapitre essentiel de l’illustre parcours du saint de Tivaouane. Pour saisir la profondeur du lien affectif qui unit Maodo à ce village du Cayor profond, il faut remonter le cours du temps. Oustaz Moustapha Amar, porte-parole du Khalife général de Ndiarndé, retrace l’histoire de ce haut lieu du patrimoine spirituel.
Un séjour prédit par El Hadji Oumar Tall
Selon son récit, c’est au fil de ses pérégrinations qu’El Hadj Oumar Tall, le grand érudit du Fouta, rencontre Mame Goumba Amar à Lapé, un bourg du département de Louga. Au terme du séjour du natif de Halwar, il l’accompagne sur une partie de son chemin. Avant de se quitter, El Hadj Oumar formule des prières à son endroit et lui prédit une rencontre décisive : un jour, un saint homme viendra s’installer à ses côtés à Ndiarndé et y demeurera jusqu’à son dernier souffle. Plus tard, Madior Amar, second fils de Mame Goumba Amar, croise la route d’El Hadj Malick Sy à Thilé Dramane où ils partagent les bancs de la même école coranique et la même chambre. Ébloui par son intelligence rare et son érudition, il en informe aussitôt son père, lui affirmant avoir rencontré un authentique saint homme, un waliyou. Mame Goumba Amar confirme cette intuition, confessant ressentir la lueur de cette présence spirituelle jusqu’à Ndiarndé.
Quelques années plus tard, poursuit Oustaz Amar, Seydi El Hadj Malick Sy quitte Thilé Dramane pour s’établir à Saint-Louis. C’est là que Madior Amar le retrouve. Tandis que ce dernier s’investit dans le négoce, El Hadj Malick Sy est, lui, à la tête d’un vaste « daara », enseignant des centaines de disciples en quête de savoir. De retour auprès de son père, devenu très âgé, Madior Amar lui fait le récit de ses retrouvailles. Le vieil homme l’encourage alors vivement de tout entreprendre pour convaincre le natif de Gaya de leur rendre visite. Reparti à Saint-Louis, le commerçant transmet le vœu de son père.
Serigne Moustapha Amar précise que le Cheikh déclina d’abord l’invitation, retenu par la charge de son école et l’afflux continu de disciples. Mais, face à l’insistance respectueuse de Madior Amar, il finit par accepter. Il demanda alors à son épouse, Mame Rokhaya Ndiaye, de le devancer à Ndiarndé où il la rejoindra deux à trois mois plus tard. C’est en 1893 qu’il prend le train de Saint-Louis jusqu’à Kelle, près de Tivaouane, où un accueil chaleureux lui a été réservé par une importante délégation de Ndiarndé et ses environs. Décès de Mame Goumba Amar Quelques jours à peine après son arrivée, El Hadj Malick Sy manifesta le désir de repartir. Déterminé à le retenir, Mame Goumba Amar lui affirma sans détour que, malgré le poids de l’âge, il le suivrait partout où il irait. Touché par la ferveur et la résolution de l’érudit, le saint homme revint sur sa décision et choisit de s’établir à Ndiarndé.
Pour lui permettre de subvenir aux besoins de sa famille et de ses nombreux disciples, Mame Goumba Amar lui céda un vaste domaine agricole, au cœur duquel le Cheikh fit creuser un puits. Sept années durant, jusqu’au rappel à Dieu de Mame Goumba Amar, en 1900, Mame Maodo y mena de front l’instruction spirituelle et le travail de la terre. C’est dans ce foyer d’enseignement du Cayor qu’il forma près de nombreux mouqaddams (999 ou 1000 érudits selon les sources), rappelle Oustaz Moustapha Amar, auteur d’un mémoire de maîtrise à la Fastef (ex-École normale supérieure) consacré à cette étape majeure.
Leurs études achevées, le Cheikh les dissémina à travers le pays et au-delà de nos frontières pour transmettre le message de l’Islam et diffuser la Tijaniyya. Plus d’un siècle plus tard, la wazifa continue d’être déclamée chaque jour au lever et au coucher du soleil dans de multiples mosquées du pays.
Rencontre entre Mame Maodo et Serigne Touba
Sentant le moment de son départ ultime approcher, Mame Goumba Amar fit appel à El Hadj Malick Sy, alors en voyage à Saint-Louis. Dès son retour, le saint homme entreprit à son chevet la récitation du Saint Coran. C’est au verset de la cinquantième sourate, Qaf, que le patriarche de Ndiarndé rendit son dernier souffle. El Hadji Malick Sy présida l’ensemble du rituel funèbre, de la toilette mortuaire aux oraisons, jusqu’à son inhumation dans le cimetière du village.
De part et d’autre de sa sépulture, ses proches plantèrent deux pousses de baobab. Au fil du temps, ces arbres sont devenus des géants majestueux qui dominent aujourd’hui ce haut lieu de mémoire et de recueillement. Après la disparition du vieux sage, El Hadj Malick Sy quitta Ndiarndé en parfaite entente avec Madior Amar. Au même moment, la communauté de Tivaouane se cherchait un guide spirituel et un imam : ce fut Madior Amar lui-même qui leur recommanda chaleureusement le natif de Gaya pour guider leurs destinées religieuses. Ndiarndé demeure un haut lieu de mémoire et de spiritualité. C’est dans cette cité que Serigne Babacar Sy entama son apprentissage coranique sous l’égide de deux grands disciples de son père, El Hadj Malick Sarr et Mame Khoudia Sy, à l’ombre d’un arbre majestueux qui n’a pas résisté aux ravages du temps. C’est également là que reposent deux de ses enfants, Cheikh Tidiane et Sokhna Zeynabou.
Un mausolée y a été édifié par feu Serigne Bassirou Niang de Taïba Niang, petit-fils d’Elhadji Malick Sy. À ce sujet, Oustaz Moustapha Amar rappelle qu’El Hadj Malick Sy disait qu’il était lié à Ndiarndé pour l’éternité, scellé par la présence de sa progéniture en cette terre. C’est aussi sur ce sol béni qu’a eu lieu la rencontre mémorable entre Seydi El Hadj Malick Sy et Serigne Touba, fondateur du Mouridisme. Réunis toute une journée durant sous un tamarinier, les deux saints y ont accompli ensemble les prières de la mi-journée. Avant de se séparer, ils s’y sont livrés à de profondes confidences et se sont gratifiés de ferventes invocations mutuelles.
Pour immortaliser cet instant, les habitants du village et des personnes de bonne volonté ont entrepris d’y ériger un imposant lieu de prières et de recueillement dont les travaux sont désormais très avancés. En attendant son inauguration, l’actuel Khalife de Ndiarndé, Serigne Ousmane Amar, s’y investit au quotidien et y reçoit fidèles et visiteurs. C’est depuis Ndiarndé que Seydi El Hadj Malick Sy répondit à la convocation du gouverneur colonial à Saint-Louis en 1895, selon Oustaz Moustapha Amar. Des réalisations de « Borom Daara Ji » Le défunt Khalife général des Tidianes Serigne Mansour Sy « Borom Daara Ji » s’était pleinement investi pour redonner à Ndiarndé tout son rayonnement. On lui doit notamment l’aménagement de la piste latéritique desservant le village, la construction de la mosquée et son raccordement au réseau électrique. Il avait également initié l’édification d’une résidence restée malheureusement inachevée. Chaque année, la cité religieuse vibre au rythme d’un Gamou d’envergure qui rassemble des milliers de pèlerins. Toutefois, le désenclavement et la modernisation des voies d’accès demeurent un enjeu crucial pour offrir à ce joyau du patrimoine confrérique le second souffle qu’il mérite.
Par Souleymane Diam SY (texte) et Mbacké BA (photos)


