Ancien coach de Teungueth Fc (Tfc) avec qui il a réalisé le triplé en 2024, du Jaraaf, de Guédiawaye Fc et du Stade Mbour, Cheikh Guèye a choisi d’aller monnayer son talent au Bénin. Le technicien dirige actuellement le Loto-Popo, actuel deuxième au classement du championnat béninois de D1. Dans cet entretien, il partage son parcours, sa philosophie du football, mais aussi son ambition de mettre son expertise au service du Sénégal.
Coach, vous êtes l’entraîneur de Loto-Poto Fc, club de D1 Béninois. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?
Un entraîneur, c’est comme un joueur avec un plan de carrière. Après avoir presque tout gagné au Sénégal notamment avec Teungueth Fc (3 titres) et précédemment quart de finaliste avec le Jaraaf de Dakar en compétition africaine, il fallait continuer la progression dans un autre environnement. J’ai reçu deux offres au Bénin (Loto-Popo Fc et Coton Fc). Je me suis alors dit pourquoi ne pas aller dans un autre pays avec un football différent et m’y imposer et progresser. C’est ce qui m’a poussé à m’engager avec Loto-Popo.
Quel était le challenge, surtout après avoir réussi un triplé historique avec Tfc ?
Le challenge, c’était de sortir de mon pays, de ma zone de confort, de me confronter à d’autres réalités, d’apprendre mais surtout prouver nos capacités d’entraîneur hors du Sénégal. J’ai été nommé la saison derrière parmi les meilleurs entraîneurs. Aujourd’hui, Loto-Popo Fc est à deux points du leader Coton Fc (45 pts) et le challenge reste de remporter le titre de champion du Bénin et de qualifier mon équipe en compétition africaine.
Comment appréciez-vous le championnat béninois ? Quelle est la différence entre la ligue 1 sénégalaise ?
C’est un championnat très physique, très intense avec des joueurs techniques. Sur le plan tactique, ça progresse bien. Il faut noter la présence de beaucoup d’entraîneurs et de joueurs étrangers notamment Nigérians, Togolais. Cependant, il faut reconnaitre que malgré la progression du football béninois, le championnat sénégalais reste plus élevé, surtout sur le plan tactique. Mais en termes de planification, le Bénin est très en avance. Le calendrier est respecté et toutes les 34 journées ont été jouées aux dates prévues. Il s’y ajoute que les clubs sont aidés par des sociétés étatiques, en plus de la subvention de l’Etat. Il y a également la construction de 23 stades qui ont permis au football béninois de se rapprocher de ce qui se fait de mieux ailleurs.
Avant le Bénin, vous avez fait une pige en Guinée avec notamment le Kaloum que vous avez quitté pour le Jaraaf. Pourquoi cette option ?
Pendant cette période, j’étais dans une bonne dynamique avec l’As Kaloum en termes de résultats. Quand je quittais le club, il pointait à la deuxième place, même s’il était éliminé au premier tour de la compétition africaine par Tevragh Zeïna de la Mauritanie. Mais en laissant ce club, mon objectif était d’œuvrer pour le développement du football sénégalais. Un poste d’entraîneur au Jaraaf qui venait de perdre Malick Daf qui avait pris les rênes des U20 ne se refuse pas. Pour ma carrière, c’était un grand challenge de mener une équipe sénégalaise en compétition africaine. Avec le Jaraaf, on a frôlé de peu les demi-finales de la Coupe Caf après avoir terminé premier de notre poule.
Qu’est-ce qui n’a pas marché Jaraaf ?
Quand j’ai pris l’équipe après le départ de Malick Daf, on a enchaîné deux défaites de rang en championnat contre Gorée et Génération Foot. Mais cette année, le Jaraaf a été quart de finaliste en compétition africaine et a terminé à la quatrième place en championnat, en jouant ses matches à domicile sur terrain neutre. L’année suivante, sur un terrain presque impraticable, je suis parvenu avec mon staff à placer le Jaraaf sur le podium avec un jeu alléchant et l’intégration de joueurs formés dans les petites catégories. Le Jaraaf aurait pu être champion si l’équipe n’avait pas perdu sur tapis vert contre Pikine. Pour moi, le bilan était très positif et de loin vu l’état de terrain de Iba Mar Diop. Mon contrat est arrivé à son terme et celui qui dirige sur le plan sportif a jugé nécessaire de changer d’entraîneur. J’ai respecté son choix. Mais comme je le dis souvent, dans tous les clubs où je suis passé, j’ai maintenu d’excellentes relations avec les dirigeants qui me permettront de garder la tête haute si mon plan de carrière me permet d’y retourner un jour.
Au Sénégal, on ne vous présente plus. Vous avez entraîné le Stade Mbour, Sonacos et Gfc. Qu’avez-vous tiré de ces différentes expériences ?
J’ai été formé en Europe particulièrement en Espagne. J’y ai entraîné, mais ce sont les clubs sénégalais qui m’ont façonné (les réalités en Europe et en Afrique sont très différentes). J’ai beaucoup appris sur le plan sportif mais aussi humain. Connaître le joueur et le dirigeant sénégalais m’a permis aujourd’hui de m’adapter à toute sorte de situation. Les différentes expériences au Sénégal m’ont permis d’être reconnu comme entraîneur, comme leader et manager. Le football sénégalais est intéressant en termes d’apprentissage. Et je profite de cette tribune pour remercier tous les présidents avec qui j’ai travaillé et je continue d’entretenir d’excellentes relations avec eux ; certains veulent même me faire rapatrier (rire).
Avec Tfc vous avez réussi un triplé historique (championnat, coupe de la ligue, trophée des champions). Quel a été le secret de cette performance ?
Le secret au Tfc, c’était l’ambition du président Babacar Ndiaye et son staff technique qui avaient faim de trophées et aussi une population rufisquoise et des supporters (Allez Rio) qui étaient très proches de l’équipe. Les moyens qui ont été mis à notre disposition et le travail méthodique ont été récompensés par des titres. L’équipe avait perdu en mi saison ses deux meilleurs buteur Mbaye Jacques et Pa Oumar. Je me rappelle, on s’était même renforcé avec des joueurs de National 1, mais à cette époque, la méthodologie du staff ne se basait pas sur l’individuel, mais sur le collectif ; ce que les joueurs avaient assimilés. Le staff s’est mis une pression qu’il a transformé en ambition pour glaner des titres. C’était le fruit d’un travail d’ensemble : président, manager et le staff.
Après votre triplé avec le Tfc, on vous voyait poursuivre l’aventure et faire des résultats en Ligue des champions. Contre toute attente, vous avez mis fin de façon inattendue à votre contrat… Quelles en sont les raisons ?
Beaucoup de choses ont motivé mon départ de Tfc. Aujourd’hui, je préfère retenir les bonnes choses avec ce club. Sur mon plan de carrière, je me suis posée la question de savoir ce que je pouvais offrir de plus au Tfc, à ses dirigeants, et supporters. Peut-être une excellente campagne en Ligue des champions. Et de là, en analysant tous les départs des joueurs à l’étranger, il était presque impossible ou très difficile de faire une bonne campagne africaine. L’autre raison est que j’avais envie de sortir de ma zone de confort et de gagner en expérience dans d’autres pays. Mais Tfc reste un club que j’admire de par son organisation et son ambition et qui sait dans l’avenir, je pourrais y retourner car je sais que les portes du club me seront toujours ouvertes.
L’expertise sénégalaise est aujourd’hui reconnue au niveau continental et international. Qu’est-ce qui explique ce regain d’intérêt ?
D’abord, la compétence, le caractère du Sénégalais qui est une personne travailleuse, humble et disciplinée, mais surtout la réussite en terme de résultats de nos différentes équipes nationale (même s’il faut reconnaître que c’est l’arbre qui cache la forêt), mais aussi le fruit du travail de l’entraîneur de par ses résultats, car si un entraîneur est appelé à l’étranger, c’est parce qu’il a aussi fait ses preuves. Et nos prédécesseurs ont réussi à l’étranger. C’est le cas de Lamine Ndiaye, de Boubacar Gadiaga, de Demba Mbaye et d’Abdoulaye Seck, un analyste vidéo, entre autres.
Vous avez fait la majeure partie de votre formation en Espagne. Quelle est votre philosophie ?
J’ai fait toute ma formation en Espagne et la raison voudrait que je me focalise sur un football associatif, combiné avec une possession du ballon, une pression avec un bloc haut. Aujourd’hui, je mise sur une idée de jeu similaire mais flexible. Si l’adversaire ne permet pas ou rend difficile notre jeu associatif, on le combine avec une attaque placée rapide, un jeu direct bien organisé où chaque joueur ou chaque ligne sait ce qu’il fait. En football, on n’a pas toujours besoin de faire dix passes avant de marquer. On peut déséquilibrer par exemple un adversaire par un simple changement d’orientation. Je suis pour du beau jeu, un jeu associatif mais il ne faut pas en abuser. Il est inutile de conserver le ballon dans votre zone sans progresser, même si l’adversaire ne vous presse pas. Ma philosophie est liée aux caractéristiques des joueurs dont je dispose, de l’adversaire et même de la culture footballistique du pays où j’entraîne. Je suis quelqu’un qui s’adapte et qui est flexible. Pour gagner, il faut bien jouer. Avec un jeu non alléchant, on peut gagner un à deux matches mais pas toujours une compétition.
Vous êtes l’un des entraîneurs les plus diplômés du Sénégal. Quelles sont vos ambitions ?
Être diplômé, c’est bien, mais l’expérience compte le plus. Je suis dans ce métier depuis 2007 et mon ambition reste la même : évoluer, gagner et surtout participer au développement du football africain en général et sénégalais en particulier ; que cela soit en clubs, sélections U23, U20 et l’équipe A.
Avec votre expertise, vous souhaitez diriger un jour l’une des sélections nationales ?
Je suis arrivé à un moment de ma carrière où je ne me fixe pas de limite. Ceux qui ont dirigé ou qui ont l’ambition de diriger nos sélections n’ont pas fait, en termes de résultats ou d’expérience, ce que je n’ai pas fait. Pour une première fois, un appel à candidatures a été lancé pour les différentes sélections. J’ai postulé pour les U20 et U23 et comme je l’ai dit en toute humilité, je suis Sénégalais et j’apporterai mon soutien à notre football de près ou de loin.
Vous êtes titulaire d’un diplôme de Directeur sportif. Comment comptez-vous mettre votre expertise au service du développement du football sénégalais ?
En plus de la licence Uefa Pro, j’ai un diplôme de Directeur sportif de l’université Antonio de Nebrija, en Espagne, et un diplôme de management du sport du Centre international d’étude du Sport (Cies) de la Fifa de l’Ucad. C’est toujours dans le but d’apprendre, d’évoluer et de se préparer à une reconversion. Je ne pense pas durer dans le coaching (rire) qui reste un métier très stressant. Aujourd’hui, en tant qu’entraîneur, ces connaissances m’aident à mieux manager les joueurs et aider au développement des clubs où je travaille. Depuis longtemps, je mets cette expertise au service du football sénégalais. J’ai eu la chance d’être écouté par ceux qui dirigent notre football et à chaque fois que j’ai une idée de projet, je m’en ouvre à eux.
Le Sénégal prendra part à la prochaine Coupe du monde aux États-Unis, au Mexique et au Canada. Comment analysez-vous les chances de l’équipe ?
En toute humilité, nous sommes la meilleure équipe africaine en termes d’individualité, mais aussi sur le jeu collectif. Tactiquement, la sélection sénégalaise est mature ; une maturité qui lui permet de pouvoir jouer contre des sélections comme l’Angleterre, le Brésil, le Pérou, entre autres. Ce sera la quatrième participation, la troisième de suite après celle de 2018.
Le Sénégal sera attendu et aura l’ambition de faire mieux qu’en 2002. C’est une Coupe du monde où il faudra oser et surtout rester dans nos principes de jeu. Si le Sénégal arrive à prévoir les pertes de ballon dues à son jeu associatif et à contrecarrer les transitions offensives adverses, il honorera toute l’Afrique. Jusqu’ici, le Sénégal a un jeu cohérent et un entraîneur très cohérent dans ses choix tactiques. Nous sommes optimistes quant à une bonne participation au mondial.
Envisagez-vous un retour au Sénégal après votre séjour au Bénin et quel est votre rêve ?
Fier de mes racines sénégalaises, je reste pleinement disposé à servir mon pays si un projet sérieux m’est proposé. Bien que mon profil suscite l’intérêt de clubs étrangers, je me consacre actuellement à mon club au Bénin avec l’ambition de décrocher le titre cette saison. Au-delà du sport, mon rêve est de servir le Sénégal au plus haut niveau et de voir nos 18 compatriotes retenus au Maroc libérés au plus vite afin qu’ils retrouvent leurs familles.
Entretien réalisé par Samba Oumar FALL


