MMA : DES RUES DES PARCELLES assainies AU PROFESSIONAL FIGHTERS LEAGUE (PFL)
Abdoulaye Kane, le combat d’une vie
Avec 2,05 m pour 125 kg, Abdoulaye Kane alias le « Géant du Sénégal » impose le respect. Mais derrière cette impressionnante silhouette se cachent patience, sacrifice et résilience. Parti de Dakar avec des rêves pleins la tête, l’enfant des Parcelles Assainies a construit son destin entre petits métiers, exil marocain, sambo, puis Mma professionnel. Aujourd’hui combattant au prestigieux Professional fighters league (Pfl), il veut écrire une nouvelle page de l’histoire des combattants sénégalais sur la scène internationale.
Il aurait pu embrasser la lutte, comme tant de jeunes des Parcelles Assainies. Mais le destin lui a réservé un tout autre combat. Né et grandi dans ce quartier populaire de Dakar, où le sport est souvent le premier terrain d’expression des rêves, Abdoulaye Kane a choisi une voie encore peu empruntée : les Arts martiaux mixtes (Mma). À force de travail et de détermination, il s’est hissé jusqu’au Professional fighters league (Pfl), une des plus prestigieuses organisations mondiales. « Dans notre quartier, il n’y avait pratiquement que deux options : jouer au football ou pratiquer la lutte. C’est de là que vient ma passion. C’était un quartier très animé. Quand on parle d’un quartier chaud, on parle aussi d’enfants turbulents. J’étais un peu de ceux-là. Je pense que c’est dans cet environnement que j’ai développé le goût du sport », raconte-t-il.
Pourtant, au départ, la voie sportive n’était pas celle que ses parents imaginaient pour lui. Son père et sa mère rêvaient surtout d’un avenir classique, loin des rings et des cages. « Mes parents n’étaient pas du tout d’accord. Ni mon père ni ma mère n’étaient sportifs. Ce sont des personnes très calmes. Ils voulaient simplement que j’aille à l’école, que j’apprenne un bon métier et que je réussisse comme tous les enfants. Je pense que c’est le rêve de tous les parents », confie-t-il. Pendant un moment, Abdoulaye Kane met le sport entre parenthèses. Il multiplie les petits métiers pour gagner sa vie : menuiserie, tapisserie, lavage automobile, restauration. Une période qui forge son caractère et lui apprend la valeur de l’effort. Le tournant intervient lorsque sa mère l’encourage à quitter le pays pour poursuivre ses études au Maroc. En 2015, il pose ses valises à Casablanca. Il décroche une formation de technicien spécialisé en électricité, mais comprend rapidement que ce domaine ne correspondait pas à ses aspirations.
« Après mon stage, je me suis rendu compte que ce métier ne me plaisait pas. Je me suis alors orienté vers les centres d’appels, un secteur très développé au Maroc. J’y ai travaillé pendant deux ans comme commercial, tout en pratiquant le sport à côté », explique-t-il. C’est justement dans cette salle de musculation que son destin va basculer. Un jour, son ami Samy Houiche lui propose de découvrir la boxe anglaise. Grand admirateur du boxeur américain Deontay Wilder, l’enfant des Parcelles est immédiatement séduit par cette discipline. « Ce qui me plaisait chez Deontay Wilder, c’était son attachement à ses racines africaines. Il mettait souvent des boubous africains, valorisait la culture africaine et encourageait les Afro-descendants à revenir sur le continent. Comme j’ai toujours eu une sensibilité panafricaniste, je me suis reconnu dans ce discours », souligne-t-il.
DU SAMBO AU MMA, L’ASCENSION D’UN FUTUR GRAND
Au Maroc, une simple démonstration va changer le cours de sa vie. Invité par son ami Samy Houiche à l’inauguration d’une salle de sports de combat, le « Géant du Sénégal » participe à une séance de sparring alors qu’il n’a jamais pratiqué un sport de combat. Son physique impressionne les entraîneurs présents. « À la fin, tout le monde est venu me demander dans quel club je m’entraînais et qui était mon entraîneur. Je leur ai répondu que je n’avais ni club ni coach, que j’étais simplement passionné de boxe anglaise et que je travaillais comme commercial chez Canal + », se souvient-il. La réaction d’un entraîneur reste gravée dans son esprit : « Franchement, si tu ne fais pas de sport de combat, c’est du gâchis. Tu as la taille, la puissance et le potentiel ».
Mais il faudra encore du temps avant que le déclic n’arrive. De retour au Sénégal pour des vacances, il prend conscience de la nécessité d’aider davantage sa famille. À Casablanca, il gagnait environ 500 000 FCfa par mois avec son salaire et ses primes, mais ses charges étaient nombreuses. Il commence alors à étudier les parcours des grands champions africains comme Francis Ngannou, Israël Adesanya et Kamaru Usman. « Je les ai suivis, j’ai étudié leur parcours et je me suis dit que moi aussi, avec du travail et de la discipline, je pouvais réussir. C’est ainsi que j’ai décidé de me lancer dans les sports de combat, avec l’objectif de faire carrière en Mma », affirme-t-il. Ses premiers pas se font dans la salle de son ami Saïd, à Casablanca. Très vite, ses qualités physiques fascinent. Il rencontre Badr Djiani, personnage montant du Mma marocain, qui l’aide à franchir un pas.
À cette époque, le chemin vers le professionnalisme était difficile. Les organisations africaines étaient rares et les combattants devaient souvent se débrouiller seuls. Il choisit d’abord le sambo combat, une discipline proche du Mma. En six mois d’entraînement, il remporte le championnat du Maroc, puis la Coupe du Trône et devient vice-champion d’Afrique. Mais cette première victoire laisse un goût amer. « Aucun adversaire marocain ne voulait m’affronter. J’étais très grand, très imposant. Finalement, les arbitres m’ont déclaré vainqueur sans que je dispute le moindre combat. J’ai donc remporté mon premier championnat marocain sans combattre », raconte-t-il. Malgré cette frustration, cette expérience lui ouvre les portes du Mma.
L’AMBITION DE FAIRE BRILLER LE SÉNÉGAL
Pour disputer son premier combat professionnel, Abdoulaye Kane doit tout financer lui-même. En effet, billet d’avion, hôtel, entraîneur…, tout sort de sa poche. Grâce à une connaissance marocaine, Asma, il obtient une opportunité en Egypte. Face à un adversaire beaucoup plus expérimenté, il refuse de reculer. « C’était mon premier combat professionnel, alors que lui en comptait déjà douze. Mais je voulais combattre coûte que coûte. Je n’ai pas réfléchi à cet écart d’expérience. Je suis monté dans la cage et j’ai gagné par K-O au premier round », raconte-t-il. Cette victoire attire l’attention du manager français Guillaume Pelletier et de la structure « Bulgaria top team ». Après un stage de détection au Maroc, il est retenu.
La suite est fulgurante : trois combats, trois victoires par K-O. Cette progression lui ouvre les portes du Pfl. « Après trois combats, j’avais obtenu trois victoires avant la limite, trois K-O. C’est en ce moment-là qu’ils m’ont fait signer au Professional fighters league (Pfl) », explique-t-il. Aujourd’hui, Abdoulaye compte déjà quatre combats dans cette organisation et prépare son retour. « Je devais combattre au mois de juillet, mais le combat a été reporté à cause d’une blessure. Ce sera finalement le 26 novembre prochain. L’adversaire n’a pas encore été désigné », précise-t-il. Dans cette aventure internationale, le Sénégal reste au cœur de son identité. Il revendique notamment son admiration pour le lutteur Modou Lô. « J’ai grandi dans le même quartier que lui. Je l’ai vu débuter en lutte et gravir tous les échelons.
Pour moi, c’est un véritable champion. Être champion, ce n’est pas seulement être Roi des arènes ou porter une couronne. C’est aussi la manière de se comporter, de travailler et de mettre en valeur les qualités que Dieu nous a données », détaille-t-il. S’il respecte Francis Ngannou, il garde Modou Lô comme modèle. «Il est ma véritable référence, mon idole. C’est un Sénégalais comme moi, j’ai grandi dans son quartier et je l’ai vu commencer de zéro», affirme-t-il. Son message aux autorités est simple : ouvrir davantage de portes aux sportifs. « Ce que je demande, c’est d’être valorisé et que l’on nous ouvre des portes. Mon passeport sénégalais m’a déjà fermé beaucoup de portes. J’ai dû annuler plusieurs combats à cause de refus de visa », déplore-t-il.
À 28 ans, Abdoulaye Kane regarde déjà plus loin que ses prochains combats. Son objectif n’est pas seulement de remporter des ceintures, mais de prouver qu’un enfant des Parcelles Assainies peut s’imposer au sommet du Mma mondial. « Nous croyons en notre potentiel. Avec le travail et le temps, nous atteindrons les plus hauts sommets. Nous représentons le Sénégal », lance-t-il. Cette profession de foi résume à elle seule le parcours d’un homme parti de la débrouille pour poursuivre son rêve sans jamais renier ses racines.
Par Par Abdoulaye DEMBÉLÉ

