Œuvre majeure de la littérature religieuse consacrée à l’éloge du Prophète Muhammad (PSL), Khâtimat ad-Durar ‘alâ ‘Uqûd al-Jawhar fî Mad-Sayyid al-Bashar (La dernière perle du collier précieux en éloge au Maître des hommes), de Mame Khalifa Niass, témoigne d’un riche héritage intellectuel et soufi où la poésie, la connaissance et l’amour du Prophète se conjuguent.
Érudit, poète, théologien et maître spirituel, Mame Khalifa Niass s’est distingué par une œuvre qui traverse le temps. Sa maîtrise de la langue arabe et la densité de sa pensée lui ont valu le surnom de « Plume d’or ». À travers une écriture empreinte de ferveur, de science et de profondeur spirituelle, l’auteur célèbre les vertus, la grandeur et la lumière prophétiques. El Hadji Mouhamad Niass, plus connu sous le nom de Mame Khalifa Niass, est né le vendredi 2 Ramadan 1298 H (29 juillet 1881) à Sélik, près de Ndoffane. Selon Mawlaya Idrissa Dioum, chercheur à l’Institut Nayloul Maram, à cette époque, son père, le grand savant et khalife de la Tijâniyya, El Hadji Abdoulaye Niass, étudiait auprès du maître Makhtar Fa Ndiaye Niane à Mbamb Laghem. « La tradition orale raconte que le baptême de Mame Khalifa s’est déroulé au «daara», autour des alluwa (planches de bois servant à l’écriture du Coran). C’était déjà le présage d’une destinée vouée aux sciences religieuses », révèle le chercheur.
Il acquit l’essentiel de son savoir auprès de son père, perpétuant ainsi la tradition d’enseignement transmise de père en fils chez les Niassène. Mame Khalifa s’est illustré dans une multitude de disciplines : la linguistique (Al-Lugha), la grammaire (An-Nahw), la morphologie (At-Tasrif), le Tajwid, la calligraphie (Ar-Rasm), l’exégèse (Tafsir), la science des hadiths, le fiqh, la logique, la rhétorique, la médecine, l’ingénierie, la métrique poétique, la théologie et le soufisme (At-Tasawwuf). Cependant, son domaine de prédilection demeure la Sîrah al-Nabawiyyah, la biographie du Prophète, dont il fut l’un des grands spécialistes de la région, avec plus d’une quinzaine d’ouvrages consacrés au sujet. Son œuvre poétique maîtresse est son Dîwân intitulé Khâtimat ad-Durar ‘alâ ‘Uqûd al-Jawhar fî Madḥ Sayyid al-Bashar. Un recueil qui rassemble environ 5 295 vers dédiés au Prophète Muhammad (Psl).
Selon notre interlocuteur, l’une des sections de ce recueil, Mir’ât As-Safâ, fut éditée au Caire dès 1925 par le savant Abdallâh ibn Abd al-Karîm al-Qadiri et commentée par l’érudit mauritanien Aḥmad Ibn al-Mukhtâr al-‘Alawî. Elle serait ainsi devenue l’une des premières œuvres d’un auteur sénégalais publiées dans cette prestigieuse cité du savoir. « L’amour de Mame Khalifa pour le Prophète (Psl) était viscéral et précoce.
Il écrit lui-même : “Cet amour s’est mêlé au plus profond de mon cœur alors que j’étais encore au berceau, un nourrisson au lait” », raconte Mawlaya Idrissa Dioum. Il ajoute que cet amour inné est scellé par un événement spirituel majeur que Mame Khalifa relate dans l’introduction du Dîwân, adressée à son ami Ahmad Dahah. Il y évoque une rencontre mystique au cours de laquelle il aurait étreint le Prophète (Psl) : « J’ai serré sa main de ma droite, puis il m’a parlé et m’a étreint d’une étreinte qui a guéri tous mes maux (…). Depuis que j’ai été sevré, que j’ai grandi et suis devenu un jeune garçon, je n’ai cessé, éveillé comme endormi, d’aimer celui qu’Allah a établi comme la meilleure des créatures ! ». Selon le chercheur, la maîtrise d’une rare élégance de la langue arabe dont fait preuve Mame Khalifa serait, dans la tradition, l’un des fruits de cette étreinte bénie.
L’amour, vecteur suprême pour se conformer à la Sunna
Mawlaya Idrissa Dioum renseigne qu’à partir de ce moment, le cœur de l’enseignement du savant demeurait l’amour du Prophète. « Pour les soufis, l’amour est le vecteur suprême pour se conformer sincèrement à la Sunna. La connaissance théorique sans amour reste incomplète, alors que l’amour sincère pousse le croyant à émuler chaque geste du Modèle prophétique », détaille-t-il. Dans son ouvrage Juyûsh at-Tullâ (Les Armées d’Éclaireurs), Mame Khalifa rappelle que cet amour est le fondement de la foi et une obligation pour tout musulman. Il s’agit d’une dévotion sincère associée à une mise en pratique concrète des enseignements prophétiques. « Il s’appuie sur le célèbre hadith rapporté par Anas ibn Malik : lorsqu’un homme demanda au Prophète quand viendrait l’Heure, ce dernier lui demanda ce qu’il avait préparé pour ce jour. L’homme répondit : “L’amour d’Allah et de Son Messager.” Le Prophète rétorqua alors : “Tu seras avec ceux que tu as aimés” », rapporte Mawlaya Idrissa Dioum.
Dans Indicateurs probants sur le chemin du bienfait, Mame Khalifa écrit : « Mon engagement dans l’éloge de celui dont l’élogiateur, ne serait-ce que par un fragment de parole, obtient tout son espoir. (…) Le cœur contient dans ses tréfonds une braise de nostalgie. Puise donc de mon cœur, si tu le souhaites, une étincelle à ta mesure ! » Il invite ainsi chaque aspirant à puiser à la source de cet amour qu’il transforme en énergie spirituelle communicative. Selon M. Dioum, en s’inscrivant dans la lignée des grands poètes élogieux comme Sharaf ad-Dîn Al-Busayrî, auteur de la Burda, Mame Khalifa rappelle le mérite spirituel de célébrer le Prophète (Psl), citant le sens d’un hadith :
« Celui qui fait l’éloge du Prophète, ne serait-ce que par un demi-vers, celui-ci sera pour lui un intercesseur.» Pour notre interlocuteur, Khâtimat ad-Durar porte bien son nom. C’est la « dernière perle » d’un collier d’une rare finesse. Sa beauté littéraire a fasciné de nombreux spécialistes. « On trouve chez Muḥammad Niass une immense vague d’inspiration qui fait jaillir de rares perles d’éloges avec de belles métaphores, dans un style rhétorique méconnu chez le poète ‘Antara malgré ses voyages, chez Imru’ al-Qays malgré ses descriptions, ou chez ‘Umar Ibn Rabî‘a », écrivait l’érudit Cheikh Tidjani Gaye dans son ouvrage Al-Inâs. Dans son essai sur La contribution du Sénégal à la littérature d’expression arabe, le professeur Amar Samb, de l’IFAN, soulignait que Mame Khalifa avait commencé très jeune à produire une poésie hors du commun.
Sur le plan formel, Khâtimat ad-Durar est une démonstration de virtuosité. « Il y emploie la quasi-totalité des mètres poétiques arabes (Buḥûr), explore toutes les formes de rimes, couvre l’ensemble des lettres de l’alphabet et manie aussi bien les formes maqṣûr que mamdûd. Il a lui-même commenté certains de ses poèmes, tandis que d’autres l’ont été par de grands savants mauritaniens de la tribu des Al-Alawi, tels que Cheikh Ahmad Dahah ou Cheikh Muhammad Al-Mokhtar et son fils Muhammad ibn Muhammad Al-Alawi (Abaad) », informe Mawlaya Idrissa Dioum.
Par Mamadou THIAM (Correspondant)

