À Ranérou, Dahirou Pène, vivant avec un handicap, ne passe pas inaperçu. Bijoutier, journaliste, éleveur, entre autres professions, il est le symbole du refus de la fatalité, préférant gagner son pain à la sueur de son front.
Bijoutier, relais communautaire, journaliste, communicateur, éleveur : Dahirou Pène a plusieurs cordes à son arc. Malgré son handicap contracté quand il avait un an, il a toujours refusé d’en faire « une fatalité, mais plutôt une opportunité ». C’est un touche-à-tout. Il s’essaie à presque tout. À Ranérou, tout comme à Matam, voire au niveau national, il milite dans plusieurs associations pour l’amélioration des conditions de vie et d’existence des personnes en situation de handicap et des artisans, notamment les bijoutiers, son cœur de métier.
Grâce à son militantisme, il a été porté à la tête de l’antenne de la Chambre des métiers de Matam. Courant juillet 2025, Dahirou Pène s’est rendu dans un garage de Ranérou-Ferlo pour s’acquitter d’une tâche. Sur les lieux, un bienfaiteur lui a remis une offrande, croyant qu’il était un mendiant. Ce geste l’a pris de court. Après avoir accepté volontiers le présent, Dahirou Pène lui a fait remarquer qu’il ne faisait pas la manche. Il a vécu de pareilles situations à plusieurs reprises. Un jour, il s’était rendu dans une agence bancaire du Fouta pour ouvrir un compte. Lorsqu’il s’apprêtait à franchir la porte d’entrée, quelqu’un l’a refermée subitement. « La personne croyait que j’étais venu quémander, alors que j’avais avec moi un million de FCfa. Je suis allé ouvrir mon compte bancaire dans une autre agence de la place », indique-t-il. À Ranérou, Dahirou Pène ne passe pas inaperçu. Il est connu de tous.
C’est un guide. Il connaît le Ferlo dans ses moindres coins et recoins. « Une fois à Ranérou, demandez après lui, il est bien connu », nous souffle l’un de ses cousins, établi à Dakar. Effectivement, Dahirou est une notabilité dans le département. Il entretient d’excellents rapports avec presque tout le monde. Forgeron de naissance, il ne s’est pas limité au métier appris auprès de son père. Il est un touche-à-tout. Il n’a jamais mendié, préférant apprendre et vivre de son art, la bijouterie, en digne héritier. Il a toujours cru en lui au point d’ouvrir son atelier qui lui permet de nourrir sa famille.
Confiance de ses pairs
Les signes de son infirmité ont commencé à se manifester à l’âge d’un an. Très vite, Dahirou a perdu toute sa plénitude physique. Depuis lors, le bijoutier, la cinquantaine révolue, vaque à ses occupations sur son fauteuil roulant, avec l’appui de sa famille. Dahirou Pène gère aujourd’hui son business sur sa chaise roulante.
Le quinquagénaire peut même régler des affaires qu’un homme valide ne pourrait pas gérer. Au cours de notre séjour, l’équipe du « Soleil » a vécu cette expérience avec lui. Il est accueilli partout avec le sourire. « Dahirou Pène est un homme généreux. Il nous appuie avec désintéressement », témoigne Mariame Sow, éleveuse et bajënu gokh. Après le daara, il a appris toutes les techniques et facettes de la bijouterie auprès de son père, qui fut un maître en la matière. « J’ai tout appris de mon père. Je suis devenu un maître en bijouterie », se réjouit-il. Natif de Pikine (Dakar), Pène est le seul de sa fratrie à avoir suivi les pas de son père. Dans le passé, ce dernier quittait très souvent Dakar pour se rendre dans le Ferlo, à Ranérou, afin d’y vendre ses objets en or (bijoux, boucles d’oreilles, bagues, etc.). Il y restait périodiquement avant de retourner à Dakar. Au fil du temps, son défunt père a fini par s’y installer définitivement, laissant une partie de sa famille à Dakar. Les habitants de Ranérou l’accueillirent à bras ouverts, car il maîtrisait parfaitement son art.
Quelques années plus tard, Pène a rejoint son père, qui lui a transmis toutes les caractéristiques du métier. Avant son décès, ce dernier lui avait même confié sa clientèle et formulé des vœux pour lui, convaincu qu’il était devenu un as de son art. « J’avais les sciences et techniques de la forge », se réjouit-il. Dégourdi et ambitieux, il a très tôt adhéré à de nombreuses associations pour la promotion de l’artisanat et le développement de Ranérou. Son militantisme et son engagement l’ont hissé à la tête de l’antenne départementale de Ranérou de la Chambre des métiers depuis 2012. À travers cette structure, il a participé à de nombreuses foires à travers le pays, notamment la Foire internationale de Dakar (Fidak). Depuis lors, il gère avec intelligence l’antenne et bénéficie de la confiance et du respect de ses pairs.
Récemment, il a permis à huit artisans de Ranérou de bénéficier d’un financement de la Délégation générale à l’entrepreneuriat rapide des femmes et des jeunes (Der/Fj). Il a également mis sur pied une association pour le développement des bijoutiers du Sénégal, qu’il dirige, avec 585 adhérents. Cette association vise à promouvoir la bijouterie au Sénégal dans la perspective de la mise en place d’un Comptoir commercial national de l’or. Cela requiert, selon lui, un renforcement des capacités des acteurs face à la modernisation et à la domination des étrangers. « Pour cela, il faudra s’organiser pour plus de formation, conformément aux nouvelles technologies relatives à la forge, ainsi qu’à la formalisation des acteurs du secteur », dit-il, convaincu de la nécessité de s’adapter à l’évolution technologique dans tous les domaines.
Défenseur acharné des personnes à mobilité réduite
Président départemental de la Fédération nationale des handicapés du Sénégal et de l’Association départementale des handicapés moteurs de Ranérou, M. Pène n’a jamais cessé de se battre pour l’amélioration des conditions de vie et d’existence de cette couche de la population. « Souvent, je prends part aux Comités régionaux de développement (Crd) de Ranérou, mais aucun dispositif n’est prévu pour faciliter l’accès aux lieux aux personnes en situation de handicap », se désole-t-il.
Cela n’est toutefois pas une contrainte pour ce père et chef de famille. L’essentiel, à ses yeux, est de participer aux rencontres afin de faire entendre la voix des personnes handicapées en général, mais aussi celle des artisans et des acteurs du développement à la base. Selon lui, le président Macky Sall a consenti beaucoup d’efforts en faveur des personnes à mobilité réduite, notamment à travers la loi d’orientation sociale. « Si on avait appliqué les dispositions de cette loi, la personne handicapée serait heureuse dans notre pays », dit-il. Malheureusement, beaucoup de choses restent à faire pour leur bien-être. D’ailleurs, lors de la remise symbolique de la carte d’égalité des chances en 2015, il faisait partie des trois bénéficiaires ayant reçu leurs sésames des mains de l’ancien chef de l’État du Sénégal.
Passionné Pène
est aussi un relais communautaire et participe aux campagnes de sensibilisation et de lutte contre certaines maladies menées par le district sanitaire de Ranérou. Au cours de notre séjour dans cette partie du Ferlo, il nous a servi de guide partout. « Avec désintéressement et passion, il nous aide beaucoup lors de nos campagnes d’information et de sensibilisation contre certaines épidémies », témoigne le major du centre de santé de Ranérou, Paul Bernard Tine. Jeune, il rêvait de faire du journalisme. Passionné, il suivait alors les grandes voix de la radio, de Rfi à la Radiotélévision sénégalaise (Rts).
À l’époque, avant l’avènement des téléphones portables, il partageait ses convictions par correspondance avec les journalistes de ces radios au sujet de certaines émissions ou programmes. Cette passion l’a conduit vers le journalisme et la communication. À cet effet, il a animé des émissions thématiques dans deux radios communautaires, notamment à Ranérou et à Doumga Wouro Alpha. Il collabore également avec Radio Fulbé International (Rfi) en faisant des comptes rendus en pulaar. Homme politique, il a milité dans plusieurs partis, notamment à l’Union du renouveau démocratique (Urd), à l’Alliance pour la République (Apr) et à la République des valeurs. Il fut conseiller municipal pendant 12 ans sous la bannière du Renouveau. Il a dirigé la commission Jeunesse, Sports et Culture du conseil municipal, puis occupé le poste de conseiller technique du président du Conseil départemental de Ranérou dans ces domaines. Aujourd’hui, cet éleveur a provisoirement suspendu son militantisme politique pour se concentrer sur son business et son métier. Certainement le temps d’observer et de choisir…
Par Souleymane Diam SY

