Abdou Soulèye Diop est de ceux dont le parcours épouse les lignes de force du continent africain. Né au Sénégal, vice-président de la Confédération générale des entreprises du Maroc (Cgem), puissant patronat du Royaume chérifien, il porte en lui une double fidélité : à sa terre natale et à une Afrique qu’il pense, qu’il parcourt et qu’il sert depuis plusieurs décennies. S’il se dit Sénégalais de naissance, il se revendique panafricain par conviction, persuadé que le développement du continent ne peut être durable s’il n’est porté par ses propres fils et filles.
Courant janvier 2026, le Maroc vibre au rythme de la Coupe d’Afrique des Nations. Un groupe de journalistes venus d’horizons divers, invités par l’Association nationale des médias et éditeurs du Maroc, a rendez-vous au siège de la Confédération générale des entreprises du Maroc.
Le but est de leur montrer comment, à travers son secteur privé, le Royaume chérifien est devenu un acteur économique majeur en Afrique subsaharienne, au point d’en être aujourd’hui le deuxième investisseur.
Pour la présentation, un homme s’avance. Forte carrure, barbe poivre-sel, voix posée. Il prend le micro. Son propos, dense, nourri de chiffres, reste limpide. L’éloquence ne déborde pas : elle structure. Il maîtrise son sujet : les relations économiques entre le Maroc et le reste du continent. Chaque question appelle une réponse précise, argumentée, sans hésitation d’Abdou Soulèye Diop.
Il est le vice-président de la Confédération générale des entreprises du Maroc en charge de la Commission Afrique. Son nom et son apparence ne sonnent pas marocains. Pourtant, c’est ici qu’il a choisi d’ancrer l’essentiel de sa trajectoire et d’y bâtir sa légitimité.
Arrivé au Maroc à l’âge de quinze ans pour rejoindre ses parents diplomates, il découvre un pays en mouvement, tourné vers l’Afrique et résolument orienté vers le progrès. Ce qui devait être un séjour temporaire devient un enracinement.
Le jeune lycéen poursuit ses études, obtient son baccalauréat, puis décide de rester lorsque ses parents quittent le pays. Près de quarante ans après, ce choix apparaît comme fondateur. « Je pense avoir été inspiré et béni d’avoir choisi de rester au Maroc où j’ai développé de nombreuses activités », confie-t-il quelques heures après son exposé, dans son bureau du Business Center Finance City de Casablanca.
Inspiré et béni
Âgé de cinquante-cinq ans, Abdou Soulèye Diop est une figure reconnue du monde des affaires et du conseil à l’échelle internationale. Dirigeant mondial du cabinet Forvis Mazars, il pilote des activités au Maroc, supervise une partie des opérations en Afrique et intervient dans plusieurs régions du monde.
Son expertise, construite dans la durée, s’exprime dans le conseil stratégique, l’accompagnement des entreprises et, de plus en plus, dans l’appui aux États pour la conception et la mise en œuvre de politiques publiques.
Mais s’en tenir à cette carrière internationale serait passer à côté de l’essentiel. Son influence dépasse le cadre de l’entreprise : au Maroc, il s’est imposé comme un acteur central du patronat.
En tant que vice-président de la Confédération générale des entreprises du Maroc, chargé de la coopération africaine et président de la Commission Afrique, il occupe une position singulière. Il est le seul « étranger » à siéger au bureau et au conseil d’administration de la Confédération, et l’un de ses membres les plus anciens, avec plus de douze années de présence.
« C’est une fierté. Mais c’est surtout le résultat d’un travail de fond. J’ai développé une expertise sur le continent africain qui a été reconnue. J’ai accompagné de nombreuses entreprises marocaines dans leur expansion en Afrique, bien avant mon engagement au sein du patronat », confie-t-il.
Cette reconnaissance ne doit rien au hasard. À une époque où l’Afrique subsaharienne n’était pas encore perçue comme un relais naturel de croissance, Abdou Soulèye Diop plaidait déjà pour une projection stratégique vers l’Ouest africain. Pour lui, la mondialisation impose d’anticiper, non de suivre.
Il contribue à l’installation du premier bureau de la CBAO Groupe Attijariwafa Bank au Maroc, accompagne le déploiement d’Attijariwafa Bank sur le continent, soutient l’expansion de plusieurs groupes marocains. Autant de jalons qui participent à structurer la présence économique du Royaume en Afrique subsaharienne.
Interrogé sur le succès marocain, le natif de Dakar explique que celui-ci tient d’abord d’une vision claire, inscrite dans le temps long, portée par un leadership stable capable de dépasser les cycles électoraux. Une continuité stratégique qui place la compétence au cœur de l’action publique et privée.
Au Maroc, observe-t-il, les responsabilités sont confiées aux plus qualifiés, indépendamment de leur couleur politique ou de leur nationalité. Stabilité des équipes. Cohérence des politiques publiques. Culture de la redevabilité.
« Voilà les piliers d’un modèle dont plusieurs pays africains pourraient s’inspirer », pense-t-il.
Pour Abdou Soulèye Diop, son pays natal gagnerait à copier son pays d’adoption. Mais le chemin reste long, notamment du côté du secteur privé du Sénégal, confronté à ce qu’il appelle « l’effet nombre ».
« Nous avons des acteurs privés très intéressants. Mais si l’on rapporte leur nombre à la taille de l’économie sénégalaise, la dynamique ne permet pas de faire émerger suffisamment de champions nationaux. Et c’est dommage. Quand on regarde la Côte d’Ivoire, le Nigeria, le Ghana, le Kenya ou le Maroc, on voit de véritables politiques de développement de champions nationaux. Cela a permis de consolider un secteur privé fort. Au Sénégal, nous n’en sommes pas encore là », regrette-t-il.
Une passerelle entre le Sénégal et le Maroc
Il note, toutefois, l’existence d’une nouvelle orientation visant à structurer davantage le tissu économique. Mais la question demeure, selon lui, profondément structurelle. Comment faire émerger des champions nationaux ?
« D’abord, une vision assumée : décider que l’on veut en créer. Ensuite, des actions cohérentes. Identifier les acteurs investis dans des secteurs porteurs et mettre en place un environnement favorable : cadre des affaires, politiques sectorielles claires, accès au financement, accès au marché, accompagnement à l’international », avance-t-il.
Malgré son ancrage marocain, Abdou Soulèye Diop n’a jamais rompu le lien avec le Sénégal. Il y retourne régulièrement — deux à trois fois par mois — pour des raisons professionnelles, sociales ou familiales.
Parfois, l’État sénégalais sollicite son expertise en amont, pour nourrir certaines réflexions stratégiques. Il ne ferme pas la porte à un engagement officiel. Mais à une condition : clarté des responsabilités, réelle marge de manœuvre, cadre d’action préservé des interférences politiques.
« Servir son pays est toujours une aspiration. Mais je suis un homme d’action. Je suis là où je suis le plus utile, là où l’on m’écoute. Un consultant n’est efficace que si son expertise est prise en compte. Dans nos pays, la politique peut parfois parasiter l’action publique. J’ai toujours évité les postes où elle prend le pas sur l’efficacité », dit-il avec conviction.
Naturellement, Abdou Soulèye Diop est devenu l’un des visages de la relation singulière entre le Sénégal et le Maroc.
Lorsqu’on évoque la coopération maroco-sénégalaise, son nom revient presque spontanément. Comme l’ont souligné une fois Mohammed VI et l’ancien président Macky Sall, il incarne cette double appartenance : « l’un des plus Sénégalais des Marocains » et « l’un des plus Marocains des Sénégalais ».
Un rôle de passerelle qu’il assume avec sobriété, conscient qu’il est à la fois un honneur et une responsabilité.
Par El Hadj Ibrahima THIAM

