Présentée comme une figure centrale de la sécurité publique en Suisse, Mme Monica Bonfanti occupe le poste de Commandante de la Police cantonale genevoise depuis le 1er août 2006. Dans cet entretien exclusif accordé au « Soleil », elle revient sur son parcours, l’évolution de la mixité dans les métiers d’armes et les nouveaux défis face à l’intelligence artificielle. Elle estime que les recrutements dans la police ne s’inscrivent pas toujours dans une perspective genre.
Vous êtes à la tête d’un corps qui compte plus de mille agents, dans une ville comme Genève, présentée comme l’une des villes les plus internationales au monde. Que peut-on retenir de votre parcours personnel et professionnel ?
J’ai grandi dans le canton italophone du Tessin où ma famille réside toujours. J’affectionne tout particulièrement ce canton dans lequel je retourne régulièrement pour me ressourcer. Durant mon enfance, j’ai pratiqué du patinage artistique, sport qui était une vraie passion. Très attachée à cette activité, j’ai pu former les professeurs de sport à l’université à Lausanne, puis former la relève de patinage artistique à Genève.
Mes études scientifiques m’ont amenée à quitter mon canton d’origine pour la Romandie. Ainsi, je suis partie dans le canton de Vaud, respectivement à l’université de Lausanne, où j’ai obtenu en 1993 une licence en sciences forensiques. J’ai ensuite effectué un doctorat en criminalistique, traitant de l’exploitation tridimensionnelle des traces forensiques laissées sur les éléments de munition ; j’ai soutenu ma thèse de doctorat en 2001.
Au-delà de l’anglais, je parle les trois langues nationales, à savoir l’italien, le suisse-allemand et le français.
Concernant mon parcours professionnel, j’ai exercé notamment comme assistante, maître-assistante et professeure remplaçante à l’Université de Lausanne, experte auprès des tribunaux suisses, français et italiens et collaboratrice scientifique auprès des laboratoires forensiques de la police de Zurich, avant d’intégrer la police de Genève comme cheffe de la police technique et scientifique en février 2000.
Le 1er août 2006, j’ai été nommée cheffe de la police genevoise. Le 1er mai 2016, j’ai obtenu le grade de Colonel, respectivement Commandante de la police genevoise.
Vous totalisez 20 ans de commandement cette année. Qu’est-ce qui vous donne encore l’énergie d’enfiler votre uniforme chaque jour ?
Pour répondre à votre question, je dirai que chaque année s’est révélée si différente et enrichissante que je ne ressens aucun ennui. Je travaille dans la police depuis 32 ans, si on compte les 6 années que j’ai passées à la police judiciaire et les 6 années à la police zurichoise.
Même si je préfère prendre des jumelles que de regarder dans le rétroviseur, cela fait 32 ans que j’ai la chance de pouvoir travailler avec des personnes passionnantes et passionnées par leur métier. Je ne peux qu’être fière du travail accompli par les policiers que je dirige. Par ailleurs, je reste extrêmement attachée à notre institution.
Vous êtes la première femme à diriger une police cantonale en Suisse. Quel regard portez-vous sur la féminisation de votre corps de métier ?
À la police genevoise, nous avons des femmes à plusieurs niveaux hiérarchiques, notamment au sein des états-majors des différents services. Lors de l’ouverture de postulations, le genre n’est plus une question qui mérite d’être discutée.
Mais cette évolution a pris du temps. Je ne vois pas cela comme une hostilité à l’encontre des femmes, mais comme un étonnement semblable à celui qui se manifeste au sujet des premiers hommes qui se lancent dans un métier éminemment féminin. Cet étonnement n’est pas à négliger. Et la police reste connotée très masculine.
Dans de nombreuses sociétés, le métier des armes est perçu comme exclusivement masculin. Pouvez-vous revenir sur les raisons qui vous ont poussée à choisir la discipline militaire ou policière plutôt qu’une carrière civile ?
L’orientation de mes études scientifiques en me spécialisant en balistique a dessiné cette voie professionnelle que j’assume entièrement.
Existe-t-il encore dans votre pays des unités ou des spécialités (forces spéciales, génie, pilotage) qui demeurent difficilement accessibles aux femmes ?
Telle qu’évoquée précédemment, la question du genre n’est, à mon sens, plus un sujet à débattre. Cela étant, qu’importe le sexe du policier, d’autres facteurs sont pris en considération.
Vous parlez des unités spéciales ; ces forces policières doivent être en mesure de porter le matériel requis pour une mission, d’assumer des horaires contraignants, des formations physiques rigoureuses, etc. Aujourd’hui, tous les policiers ayant les capacités physiques et psychologiques permettant de répondre à ces exigences peuvent se présenter au processus de recrutement.
De nombreuses femmes éprouvent le sentiment de devoir travailler deux fois plus que leurs collègues masculins pour asseoir leur légitimité auprès de leurs subordonnés. Quelle est votre appréciation sur cette réalité ?
Les mentalités ont, fort heureusement, évolué. Il s’agit, en réalité, plus d’une question liée à la personnalité d’une personne, et non pas au genre, pour répondre à des objectifs spécifiques.
Votre institution a-t-elle adapté ses infrastructures et ses équipements à la réalité de la présence féminine ?
Effectivement, des changements ont été effectués ces dernières années, notamment pour les personnes à temps partiel qui ne pouvaient pas accéder à des grades supérieurs. C’était une discrimination indirecte à l’encontre des femmes, plus souvent confrontées au choix entre la famille et la carrière que les hommes.
Par rapport à votre question liée aux infrastructures mises en place, une salle réservée pour l’allaitement a, à titre d’exemple, été aménagée. À l’issue de leur congé maternité, elles peuvent ainsi continuer de tirer leur lait malgré la reprise du travail. De plus, les uniformes et certains équipements ont été adaptés à la morphologie féminine.
Quel est, selon vous, l’avantage d’avoir des contingents féminins lors des missions de l’Onu ou de l’Union africaine ?
La présence de contingents féminins dans les missions de l’Onu ou de l’Union africaine représente un avantage tactique réel, notamment dans le contact avec les populations civiles affectées par les conflits. Elle permet un accès élargi aux femmes et aux enfants, facilite la collecte d’informations et renforce la confiance des communautés locales envers les forces internationales.
Par ailleurs, les personnels féminins jouent un rôle essentiel dans la prise en charge des victimes de violences sexuelles et contribuent à la désescalade des tensions sur le terrain. Cette approche renforce à la fois l’efficacité opérationnelle des missions et leur crédibilité auprès des populations civiles.
En tant qu’experte en criminalistique, quel potentiel ou quels risques voyez-vous dans l’utilisation de l’intelligence artificielle pour la résolution des crimes ?
Aujourd’hui, presque chaque action du quotidien laisse une trace numérique. Pour la police, ces traces sont devenues essentielles dans les enquêtes. Le défi est non seulement de les trouver, mais aussi de vérifier qu’elles sont vraies et fiables, car leur quantité augmente très vite.
C’est pourquoi la police genevoise développe de nouvelles solutions basées sur l’intelligence artificielle (IA). L’IA permet de traiter les données plus rapidement et avec plus de précision, tout en aidant les enquêteurs à se concentrer sur l’analyse et la compréhension des faits.
En effet, si l’intelligence artificielle suscite autant d’interrogations que d’enthousiasme, c’est qu’elle accomplit en quelques secondes ce qui exigeait des heures : mobiliser les faits, croiser les données, produire des synthèses. Cette puissance considérable mise au service de l’intelligence humaine transforme profondément notre métier.
Un axe important du travail en cours concerne la lutte contre les deepfakes (photos, vidéos ou enregistrements falsifiés). En particulier, nous travaillons sur l’élaboration d’outils capables de vérifier si une preuve est authentique.
Par ailleurs, nous préparons aussi l’avenir, afin d’offrir de nouvelles formes de contact et d’information, en facilitant la communication, par exemple, grâce à la traduction simultanée automatique.
Et tout comme les applications professionnelles sécurisées déployées sur les terminaux de service ont révolutionné notre métier il y a quinze ans en donnant accès aux bases de données depuis le terrain, demain l’IA fournira en temps réel l’historique d’une personne contrôlée, les éventuels liens avec d’autres enquêtes, pendant que nos agents sont encore en intervention.
Faut-il des mesures d’accompagnement par rapport à la technologie au service de la police ?
Je dirai qu’elle doit s’accompagner d’un double regard, celui de l’éthique et du droit. Cet outil complètera le travail humain, sans le remplacer. Le rôle du policier restera central pour décider, interpréter et garantir le respect des libertés.
Nous observons aujourd’hui un paradoxe frappant : nos jeunes policiers utilisent l’IA dans leur vie quotidienne pour gérer leurs démarches administratives, organiser leurs activités, accéder instantanément à l’information. Puis ils rejoignent leur service et se retrouvent face à des systèmes qui appartiennent à une autre époque.
Il est impératif de faire évoluer notre environnement professionnel pour leur permettre de bénéficier de cette formidable progression technologique. Mais cette évolution ne saurait se faire sans des garanties absolues.
La question de la souveraineté des données n’est pas négociable. Nous ne pouvons accepter de dépendre d’algorithmes commerciaux hébergés on ne sait où, avec nos informations sensibles qui transiteraient par des serveurs étrangers. Il nous faudra développer nos propres solutions, maîtriser leur architecture, en comprendre les limites.
C’est un chantier de longue haleine qui exigera probablement la création d’algorithmes dédiés, d’intelligences artificielles en circuit fermé, inaccessibles de l’extérieur.
Matel BOCOUM

