Nous sommes le 17 février 2006. J’étais étudiant en deuxième année au département d’histoire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Une journée ordinaire qui va basculer dans la violence nue dans la soirée.
En effet, depuis le matin, l’avenue Cheikh Anta Diop est le théâtre d’affrontements d’une brutalité rare entre les policiers et les étudiants. Après la prière du crépuscule (Timis), les forces de l’ordre, comme si elles attendaient que le soleil se couche, pénètrent massivement dans l’enceinte du campus social. Les allées se vident soudain. Les étudiants se replient dans leurs chambres. Un silence pesant enveloppe les lieux. Seuls les pas cadencés des bottes des policiers lacèrent l’air, entrecoupés de quelques cris de défi lancés depuis les fenêtres. De ma chambre, la 71 G, avec quelques amis, j’observe avec anxiété les manœuvres des hommes en tenue, bien alignés, comme en attente d’un ordre. Brusquement, ils se dispersent et prennent d’assaut les pavillons B, D, F et G. Très vite, les bruits de portes défoncées et les cris stridents de douleur nous parviennent, nous qui sommes au deuxième étage.
Les policiers frappent, bastonnent sans discernement. Dans un réflexe de survie, nous poussons les deux lits contre la porte. Des agents tentent de la défoncer. Les coups s’abattent avec rage. Elle tient encore. Nous résistons de tout notre poids. Puis une faille s’ouvre. Juste assez pour laisser passer une grenade lacrymogène. Elle roule au sol, tournoie un instant, puis libère son gaz. En quelques secondes, l’air devient irrespirable dans la chambre. Nous sommes pris au piège. Je suffoque. Mes poumons brûlent. Une idée me traverse l’esprit : sauter. Car rester signifierait mourir asphyxié ou brûlé. Le matelas a déjà pris feu, et sous le lavabo se trouve une bouteille de gaz. Mon ami, voisin de chambre et camarade de quartier, Khalifa Teuw, tente de me dissuader : « Non, Thiam ! ». Mais ma décision est prise. Je ne mourrai pas dans cette chambre. Je m’élance dans le vide. Bim ! Mon corps s’écrase sur le côté droit, ma chute ayant été déviée par des fils à linge tendus en contrebas. Une douleur fulgurante me traverse. Je gémis. Ma mâchoire et ma cuisse droites enflent déjà. Mon visage est tuméfié. Je n’ai pas encore repris mes esprits qu’un violent coup de botte me fend le ventre.
« Chef, je suis blessé », murmurai-je. L’homme en uniforme ne montre aucune compassion. Un autre coup. Puis il me traîne sur une vingtaine de mètres avant de me jeter dans le panier à salade stationné devant le stade. À l’intérieur, d’autres visages meurtris. Des compagnons d’infortune. Quelques minutes plus tard, Khalifa me rejoint. À travers les parois du véhicule, un souffle sourd nous parvient. Une détonation. Notre chambre vient d’exploser, probablement à cause du gaz. La fourgonnette démarre en direction du commissariat du Point E. Le trajet, pourtant court, est un supplice : coups, insultes, humiliations. On nous ordonne de chanter. Et le pire reste à venir. Au commissariat, on nous fait descendre un à un, en marche du canard. Une haie de policiers nous attend. À chaque pas, un coup de matraque.
Très vite, nous sommes transférés au commissariat central de Dakar. Les cellules de garde à vue se remplissent rapidement. Toute la nuit, des étudiants continuent d’arriver. Le samedi, les blessés les plus graves, dont moi, sont conduits à l’hôpital Principal. C’est là que mes proches me retrouvent enfin, après des recherches angoissées. Après quelques soins, on me ramène, dans la nuit, au commissariat. Le dimanche, nous sommes tous libérés. Vingt ans plus tard, le 9 février 2026, l’histoire se répète. Les scènes sont identiques et rappellent celles du 17 février 2006 : bastonnades en règle, étudiants traqués jusque dans leurs chambres, fenêtres brisées, motos détruites, pavillon en flamme. Des biens privés vandalisés par ceux-là mêmes censés intervenir pour protéger les biens publics. Comble du paradoxe. Que faut-il retenir de ces deux événements à vingt ans d’intervalle ? Qu’on n’apprend rien de nos erreurs passées. À chaque fois que la police franchit les portes du campus, les dégâts matériels et humains sont inestimables.
Si, après les événements de février 2006, des mesures rectificatives avaient été prises en matière de maintien de l’ordre, nous n’aurions pas connu la mort de Bassirou Faye en 2014 ni celle d’Abdoulaye Ba, le 9 février dernier. Détenir le monopole de la violence légitime n’autorise pas à en faire un usage aveugle. Le maintien de l’ordre n’est pas une démonstration de force. C’est une maîtrise. C’est une retenue. Lorsqu’un étudiant est enfermé dans sa chambre, quelle menace représente-t-il ? Quelle doctrine justifie-t-il qu’il soit débusqué et tabassé ? Casser du civil fait-il partie du protocole de formation ? Il se dégage un sentiment d’une violence devenue réflexe lorsqu’on porte la tenue. Vivement la nouvelle doctrine annoncée. Espérant qu’elle aidera à désendoctriner les forces de l’ordre quant à leur rapport aux civils.
elhadjibrahima.thiam@lesoleil.sn

