Ils ont la rancune tenace. Un mois après, la pilule ne passe toujours pas. À ce rythme, on peut même se demander si elle passera un jour. Dans l’histoire du football, rares sont les nations à avoir semblé aussi durement meurtries par la perte d’une finale – fût-elle organisée à domicile, avec tout ce que cela suppose d’investissements financiers, d’attentes populaires et d’orgueil national. Le précédent le plus emblématique reste sans doute le Brésil de 1950, terrassé par l’Uruguay au Maracana lors de la Coupe du Monde de cette année-là. On raconte que cette défaite avait plongé le pays du football dans un profond désarroi. Mais les Auriverdes surent se relever. Dès 1958, ils entamaient une épopée glorieuse. Le Maroc saura-t-il, lui aussi, convertir la blessure en énergie constructive ? La question reste ouverte. Car pour rebondir, encore faut-il accepter la défaite. Or, depuis le 18 janvier, tout indique que le pays est resté figé dans l’instant du coup de sifflet final. Preuve en est : plus d’un mois après, les réseaux sociaux et les médias marocains ne bruissent encore que de cette défaite face au Sénégal. Chaque déclaration, d’où qu’elle vienne, pour peu qu’elle paraisse favorable au Maroc, est amplifiée, sortie de son contexte, montée en épingle, puis aussitôt propulsée dans la machine à polémique. Dernier épisode en date : la déclaration d’un ténébreux membre de la Caf, également président d’une modeste fédération mauricienne, plus encline à exister dans les couloirs que sur les terrains. Une sortie opportuniste, immédiatement exploitée. Dans ce contexte de déception générale, il fallait bien offrir un os à ronger. La justice marocaine a fourni cet exutoire par la condamnation sévère de supporters sénégalais détenus depuis un mois. Une décision qui interroge.
La Justice a pour symbole la balance, censée peser les faits, rien que les faits. Or, le verdict rendu jeudi dernier paraît orienté, pris sous le coup de l’émotion, sur fond de vices de procédure relevés par leur avocat. Oui, certains supporters sénégalais ont été vus sur la main courante. Mais pourquoi passer sous silence les violences de certains stadiers ? Depuis quand leur rôle consiste-t-il à frapper plutôt qu’à contenir ? Les images diffusées sur sa page Facebook par le journaliste de France 24, Elimane Ndao, montrent des supporters davantage en situation de défense que d’agression. L’accusation de hooliganisme, lourde de sens, suppose préméditation et organisation. Rien de tel ici. Depuis toujours, les clubs de supporters sénégalais accompagnent leur équipe à chaque Can sans grabuge. Ce qui s’est produit le 18 janvier doit être replacé dans le contexte d’une finale sous haute tension, avec tout ce que cela comporte d’électricité avant, et pendant, le match.
Posons la question franchement : si le Maroc avait remporté cette finale, ces supporters seraient-ils encore en prison ? On peut en douter. Leur condamnation ressemble dès lors à une vengeance symbolique contre ces « malotrus » de Sénégalais qui ont eu l’outrecuidance de venir cueillir, à la régulière, un trophée que d’aucuns estimaient déjà promis. À défaut du trophée continental, attendu depuis 1976, il fallait bien un trophée de substitution, disons-le de… guerre. Dix-huit supporters ont fait l’affaire. Si le suppositoire soulage, tant mieux. Encore faut-il espérer qu’il ne produise pas d’effet secondaire et ne se transforme pas en laxatif.
Car au-delà du football, il y a le contexte intérieur. En octobre dernier, le mouvement dit de la Génération Z a secoué le Royaume en réclamant davantage d’égalité sociale et économique. À l’approche de la Can, la fronde s’était atténuée. Beaucoup comptaient sur la compétition pour servir d’opium collectif, de soupape nationale. L’échec sportif a refermé cette parenthèse. La condamnation des supporters sénégalais apparaît alors comme un geste compensatoire : calmer la déception, prévenir une éventuelle résurgence de la colère. Mais à quel prix ?
Entre le Sénégal et le Maroc, les relations fraternelles sont proclamées à longueur de discours. Ces dernières semaines, des appels à l’apaisement ont été lancés de part et d’autre ; des passerelles humaines et économiques consolidées. L’intelligence sociale et diplomatique aurait pu inspirer davantage de mesure dans l’application des peines. Hélas, les signaux d’apaisement n’ont pas été entendus. Ils ont été brouillés par une colère toujours vive, toujours à fleur de peau.
L’histoire jugera. Mais une chose est certaine : la grandeur d’un pays ne se mesure pas seulement à ses victoires. Elle se révèle aussi dans la manière dont il digère ses déconvenues.
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