Samedi dernier, dans un acte auguste, l’Association de la presse culturelle du Sénégal (Apcs), en collaboration avec le Musée des civilisations noires, a célébré l’artiste. Une grand-messe marquée par la présence de sa famille biologique et la projection du film « Blues pour une diva » (1999) de Moussa Sène Absa. Ce documentaire, excellente oeuvre mémorielle, a montré Aminata Fall dans sa franchise d’artiste et son authenticité humaine. Le réalisateur, aède et artiste visuel Moussa Sène Absa a documenté avec une émotion juste l’illustre Saint-Louisienne. Une artiste qui a écrit sa propre page dans l’histoire des arts du Sénégal, quoique souvent omise des tabloïds et des projecteurs.
Fin décembre 2025, à Gandiol, l’artiste pluridisciplinaire Djibril Dramé a monté la pièce « Wañ Wi », accompagnée d’une installation plastique en hommage à « Mère Aminta Fall ». Cette performance prolonge l’énergie indomptable d’Aminata Fall, cri, prière, rire intérieur, liberté, et dessine une cartographie sensible où se rencontrent la terre, la voix et le geste pictural. Djibril Dramé et les femmes de Këru Jigeen Ñi, à Gandiol, ont transformé la voix d’Aminata Fall en matière vivante et en paysages intérieurs où se croisent mémoire, territoire et spiritualité. C’était là également une oeuvre de mémoire et de miroir, dans l’esprit même de la Diva de Guet-Ndar.
Dans les années 1920, revenant des campagnes martiales, les soldats américains, les tirailleurs sénégalais et d’autres marins ramenaient le jazz et le blues dans leurs baluchons. Saint-Louis devenait ainsi un foyer de ces musiques, résonnant harmonieusement dans le rythme insulaire et métissé de l’ancienne capitale du Sénégal et de l’Afrique francophone. C’était le temps où les salles de cinéma se fréquentaient comme les bouis-bouis et constituaient surtout des lieux de voyage à travers le monde et ses cultures diverses.
Née le 29 janvier 1930 à Guet-Ndar, quartier populeux de la Langue de Barbarie à Saint-Louis et berceau d’habitants intègres et décomplexés, Aminata Fall a connu le destin d’une comète. Déscolarisée, illettrée, besogneuse, la jeune Garmi, pour le compte de sa mère, installe un étal de cacahuètes devant le cinéma Vox de Saint-Louis. La porte ouverte de la salle laissait s’échapper des tubes de Mahalia Jackson, Louis Armstrong et d’autres voix mythiques. À force de s’asseoir là, Aminata Fall finit par mémoriser les classiques du jazz et du blues, qu’elle chante d’une voix appelée à faire date. Saltimbanque d’un talent immense, elle conquiert sa ville et intègre sans audition le mythique groupe Star Jazz de Saint-Louis de Pape Samba Diop, dit Mba. Aminata Fall y est pensionnaire avec Pape Seck Dagana, autre virtuose du cuivre et de la voix.
La Doomu Ndar rejoint ensuite la Compagnie nationale du théâtre Daniel Sorano, temple des ndaanaan, l’année du premier Festival mondial des arts nègres, le Fesman de 1966. « Quand Miriam Makeba a déprogrammé, tout le monde était désemparé. J’ai dit au président Senghor qu’il n’y avait aucune raison d’être triste. Miriam Makeba ne vient pas, mais moi, Aminata Fall, je suis là », se remémore Garmi. Le reste appartient à l’histoire. Icône d’excellence, artiste hors classe, voce diva, comédienne déesse des planches, actrice crevant l’écran, notamment dans les oeuvres de Djibril Diop Mambéty, son nom et son oeuvre se conjuguent à l’éternité.
On peut par ailleurs voir en elle une véritable artiste plasticienne. Ne sachant ni lire ni écrire, elle transcrivait ses textes et dialogues par de petits dessins. Sa mémoire était singulière, il faut la comprendre pour la mesurer. S’orienter par des gribouillis et retenir des classiques dans une langue qu’on ne connaît ni ne comprend vraiment. Isseu Niang, autre icône, avait raison de dire « Aminata Fall savait tout faire ». Dans le documentaire, son mari témoigne : « C’est une très bonne épouse et une mère de famille exemplaire ».
Heureusement, son magnum opus « Kan Foré », populaire et relativement accessible, permet de connaître Aminta Fall. Autant le film « Blues pour une diva » constitue un repère impératif, autant il reste difficile d’accès et n’a été vu que par peu de Sénégalais. Entre un Sorano qui ne déclasse pas ses oeuvres et un grand public qui n’a pas réellement accès aux films où elle s’illustre, Le Franc, Touki Bouki, Bandits cinéma, l’oubli a souvent eu raison de la dame, pourtant élevée au grade de chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres en 2000. Aminata Fall meurt, malade et dans le dénuement, en novembre 2002. Son oeuvre, à la bonne heure, porte les empreintes de l’art rupestre, faite quand il le fallait, peu valorisée par des contemporains regardant par altérité, mais profondément gravée dans le marbre pour exprimer un état et un génie éternels.
mamadou.oumar.kamara@lesoleil.sn

