La Biennale de l’art africain contemporain de Dakar (Dak’art) est autant un acte artistique que politique. C’est le plus grand rendez-vous artistique d’Afrique et la 4ᵉ plateforme culturelle dans le monde. C’est un mois où le Sénégal polarise l’attention du monde, et pas que celui des arts.
C’est une manifestation phare pour réaffirmer la culture comme lien économique et social originel de l’homme, tel que le soutenait Amadou Lamine Sall, secrétaire général de la toute première édition du Dak’art (1990). La culture est le préalable à tout dialogue et à tout échange humain.
Durant la Biennale de l’art africain contemporain, le Sénégal reçoit plus de 50.000 étrangers. Ils viennent s’ajouter aux plus de 300.000 visiteurs locaux et résidents, venant apprécier le génie créateur des milliers d’artistes dans les musées, galeries et autres espaces qui gagnent des énergies nouvelles et un souffle économique bienvenu. C’est un terrain adéquat pour affirmer des ambitions et un statut.
Aujourd’hui, les pays en développement visent à doubler, en moins de 10 ans, la valeur des exportations culturelles, pour passer à 25 milliards (près de 14.000 milliards de FCfa). 2027 pourrait être faste, tant que l’État saura capter les opportunités de deux majestueux événements de 2026 qui concernent les deux activités les plus populaires : les sports, avec les Jeux olympiques de la jeunesse de Dakar (31 octobre au 13 décembre), et ensuite la culture avec la Biennale, devant normalement se tenir en mai.
Seulement, il n’y a encore aucune confirmation ou annonce officielle. Ni les dates exactes ne sont dévoilées, encore moins le thème de cette édition et les équipes qui vont la mener. On ignore si la secrétaire générale qui a fait son temps va être maintenue, tout on ignore qui présideront le Comité scientifique et la direction artistique. Pour un rendez-vous de cette envergure, ce n’est absolument pas normal. Une annonce passe comme caution de tous ceux qui sont engagés ou labellisés.
Nous ne sommes pas encore dans le total embarras d’il y a deux ans. En 2024, à moins d’un mois, l’espace public ignorait tout d’un report, d’une annulation ou d’une tenue de l’événement. La situation était chaotique avec les invités ayant déjà tous booké. Les galeries prévenantes avaient opéré leur mise en place, morflant avec les artistes et les acteurs culturels en général. Ça pouvait être compréhensible. Le nouveau pouvoir était installé un mois auparavant, et souhaitait savoir avant de se lancer. Quoique cette excuse ne puisse être acceptée que le Dak’art soit sous l’égide du ministère chargé de la Culture.
Cependant, le brouillard n’aurait pas été si épais si le secrétariat général avait réussi une réelle institution et s’était acquitté de ses bonnes tâches entre les deux années d’intervalle d’organisation. Ce SG est à bout de souffle. Chaque année, on regrette un pilotage à vue, et de plus en plus une emprise de factions obscures. Le manque de communication concerne la phase pendant et post événement. Or, au-delà de la démarche curatoriale, la communication est une clé pour rehausser les pavillons, la valeur des œuvres et les cotes des créateurs.
L’ingénieure culturelle Aïsha Dème a republié un texte intitulé « Où en est la Biennale de Dakar ?», pointant une omerta qui angoisse ici et à l’international. « Les acteurs culturels sénégalais ont une résilience remarquable. Ils s’adaptent toujours, souvent à la dernière minute, avec les moyens du bord. Ils sont prêts à s’engager, à se sacrifier, à porter l’événement. Il suffit de les informer, les impliquer, les fédérer. La Biennale est devenue une famille. Comme dans toute famille, on communique, on se parle, on se soutient. On fait peuple, comme le dit toujours notre ami Umar Sall », suggère pertinemment Aïsha Dème.
Elle rejoint feu Lebergerdel’îledenGor qui pensait que nul n’est plus qualifié que les acteurs culturels pour nourrir l’exercice collectif d’invention d’un futur porteur d’une nouvelle humanité. « La Biennale est l’occasion de travailler à l’investissement dans le talent et à la quête d’excellence dans les quartiers. La pratique des arts peut relever les exigences de notre époque et forger le Sénégalais nouveau. Le Dak’Art se situe, plus que jamais, dans la perspective de l’accouchement douloureux d’une société mondiale au cœur du développement de la personne et des communautés », poursuivait le défunt artiste visuel, dans son texte publié après le report de 2024.
Dak’Art est donc un excellent boulevard pour le régime Pastef qui souhaite bâtir un meilleur citoyen, dans une souveraineté des conditions, des intelligences et des ressources. Bref, ça biennalera ou pas ?
mamadou.oumar.kamara@lesoleil.sn

