«Pédé », « Tarlouze », « tante », « dunx » : le riche vocabulaire pour désigner les homosexuels est un indice de l’obsession sociale qu’il révèle. On ne nomme que ce qui est. On ne surnomme que ce qui a la force de l’identité. On ne tourne en dérision que ce qui ou que celui qui fait l’affiche. Depuis la semaine dernière, un scandale à la « Epstein » se déroule au Sénégal avec une affaire d’actes contre-nature impliquant des hommes, dont deux célébrités, avec, en toile de fond, une sordide accusation de transmission volontaire du Vih étayée par un vieux français pervers aidé par des relais locaux. L’homosexualité est devenue un phénomène de société en passe de se « politiser » car le débat sur sa criminalisation fait rage. Si on n’en trouve pas trace dans notre imaginaire, nos souvenirs sont peuplés d’hommes marginaux, mis au ban de la société, mais dont la géographie a évolué au fil des années. Il y a des gens aux allures de femme, et aucun dérèglement hormonal ne l’explique. Associer une hormone particulière au caractère « efféminé » est une vision dépassée et biologiquement incorrecte. Cela perpétue le stéréotype selon lequel la testostérone équivaut à la masculinité et les œstrogènes à la féminité, ce qui n’est pas étayé par la science. Le phénomène a inspiré la littérature (« De purs hommes », de Mbougar Sarr) avec la violence sociale, morale et symbolique qui l’entoure. La langue wolof a « réglé » le « problème » en associant les deux genres dans un même corps (Goor-Jigëen), littéralement homme-femme, « ceux aux deux noms » pour indexer (car la société sénégalaise les rejette) les hommes « qui entretiennent des relations avec d’autres hommes ». Mais ce n’est pas simple. Il y a d’abord ceux dont le physique est féminin, puis les homosexuels actifs sans que cela ne transparaisse dans leur présentation, et les gay-activistes d’aujourd’hui.
Quand nous étions encore en culottes courtes, les séances de tam-tam dans nos quartiers étaient l’occasion pour les femmes de se laisser à ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui du strip-tease toléré. Les danseuses montraient leurs petits pagnes… Généralement, vers la fin de la séance, alors que la nuit commençait à prendre ses quartiers, un personnage entrait alors en piste, danseur hors pair, mais généralement il n’avait pas une minute pour terminer sa prestation car une volée de pierres venait de partout pour semer la débandade et mettre un terme au « sabar ». Le lynchage des homos ne date donc pas d’aujourd’hui. Ces gens étaient souvent dans la cour des grandes dames, maîtres dans l’art d’animer les cérémonies des dames fortunées. Ils étaient la plupart du temps bons cuisiniers, savaient tenir la conversation aux femmes, gardaient leurs secrets, leur servaient de coursier ; ils avaient la langue bien pendue et n’avaient pas leur pareil pour porter la réplique à qui entendait les honnir pour leur penchant. Ils savaient occire par la parole. On raconte l’histoire de ce receveur de bus qui s’était entendu dire par l’un d’eux : « dans tout le pays, tu as le plus petit bureau ! » Ce n’était pas leur penchant sexuel qui était déterminant mais leur apparence. Du reste, l’association entre travesti et homo est permanente. D’autres ne se laissaient pas faire. Ainsi, de ce propriétaire d’un célèbre bar à Thiès, dans les années 60-70, tout en muscles, qui faisait lui-même office de videur. Puis vint une deuxième séquence qui bouleversa les habitudes. Les homos n’étaient plus des « bras cassés », ils étaient comme monsieur-tout-le-monde, souvent mariés, mais entretenaient discrètement des relations avec d’autres hommes. C’est la période qui a coïncidé avec l’explosion du Vih et leur communauté est devenue un cluster de la pandémie. Il est établi que les premiers cas d’infection au Vih ont été décelés dans la communauté homosexuelle de San Francisco. Au tribunal de la rumeur, que d’histoires entendues ! Que de personnalités accusées ! La dernière séquence est celle du gay-activisme. Ils ont commencé à se regrouper en associations et à réclamer des droits. Aidés par des chancelleries occidentales, beaucoup ont eu des facilités pour s’exiler car la société sénégalaise ne les a jamais acceptés. En retour, un puissant discours contre eux s’est sédimenté. Inimaginable une gay pride dans nos rues comme cela est institutionnalisé ailleurs ! Cette résistance farouche à l’acceptation publique de l’homosexualité est la preuve ultime que nous refusons, ici, de voir notre identité fondue dans un moule occidental uniforme et se voulant universaliste.
samboudian.kamara@lesoleil.sn

