Le décès tragique par assassinat, le 3 février dernier, de Seif al Islam Kadhafi, l’un des fils de Mouammar Kadhafi et visage connu des extravagances du régime de son père, vient rappeler la déliquescence dans laquelle la Libye est plongée depuis 2011. La désintégration et la désagrégation de l’État libyen, après l’intervention otanienne sous impulsion française, ont fait que ce pays n’a pas retrouvé la situation qui était la sienne avant la révolution de 2011. Même si, sous le règne de Mouammar Kadhafi, de 1969 à 2011, la Libye n’était pas une terre de liberté et de démocratie, il n’en demeure pas moins que le niveau de vie y figurait parmi les meilleurs en Afrique du Nord et subsaharienne. Porté par d’abondantes ressources en hydrocarbures, Mouammar Kadhafi, avec ses titres pompeux et excentriques de « guide de la révolution » ou de « commandant de la Grande Jamahiriya », au gré de ses pérégrinations à travers le monde, se voulait tantôt le représentant d’un monde arabe en quête d’un chef charismatique, tantôt le leader d’un panafricanisme nouveau.
Depuis son départ du pouvoir et sa mort, le 20 octobre 2011, la Libye est devenue ce que l’on appelle, dans le vocabulaire des organisations internationales, surtout américaines, un « Failed State » ou « État en faillite ». Concept développé par des chercheurs anglo saxons en sciences politiques, il désigne des États incapables d’exercer leurs missions, tant dans les domaines régaliens, comme le contrôle du territoire, la sécurité des biens et des personnes ou l’exercice de la justice, que dans la fourniture des services économiques et sociaux à la population. La Somalie est souvent présentée comme l’exemple typique d’un « Failed State ». Ainsi, au-delà d’être un mouroir pour des migrants engloutis par les eaux de la Méditerranée, la Libye est aussi devenue un passoire pour des groupes armés qui, sous couvert de terrorisme djihadiste, ont contribué à la dégradation de la situation sécuritaire dans le Sahel. Les premiers coups de semonce de la crise malienne, ainsi que l’arc de crise qui mine toute la région sahélienne, résultent en partie de la circulation incontrôlée des armes en Libye et de l’ampleur prise par l’affrontement entre différents groupes belligérants, aiguillonnés et soutenus par de grandes puissances.
Puissances occidentales et orientales y ont exporté leurs rivalités et leurs contradictions, si bien que le conflit a atteint de telles proportions qu’il a débordé vers des espaces contigus comme le Tchad et le Niger, et peut être demain la Tunisie ou l’Égypte, pays frontaliers respectivement à l’ouest et à l’est de la Libye. Depuis plus de quinze ans, la partition est de fait dans ce pays, avec deux autorités qui gouvernent à travers leurs propres institutions. D’un côté, le Haut Conseil d’État, basé à Tripoli, et de l’autre, la Chambre des représentants, qui siège à Benghazi. Ces deux organes reflètent la division du pays en deux blocs politiques distincts, avec à l’ouest un gouvernement d’unité nationale reconnu par l’ONU et dirigé par Abdel Hamid Dbeibah.
À l’est se trouve une Armée nationale libyenne dirigée par le maréchal Khalifa Haftar. Cette partition est également exacerbée par des réalités tribales et communautaires, latentes dans presque tous les pays arabes et particulièrement visibles lorsque survient une crise. Le cas libyen n’y échappe pas. Avec cet événement tragique qu’est la mort de Seif al Islam Kadhafi, il devient de plus en plus urgent pour les instances africaines de se pencher sur la Libye, de penser cette crise sous un prisme véritablement africain et de ne plus laisser les capitales occidentales et orientales dicter leurs volontés, guidées avant tout par leurs propres intérêts dans ce dossier.
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