Jusqu’ici, il s’était muré dans le silence. Bien que le feu couvât et que les flammes commencent à lécher les fondations du pouvoir. Mais ce silence-là était éloquent, car certains mutismes parlent plus fort que les mots. Samedi dernier, à l’Assemblée générale de la coalition « Diomaye Président », le discours de Bassirou Diomaye Faye a résonné comme un écho à la prise de parole tonitruante d’Ousmane Sonko, le 10 juillet 2025.
Depuis cette date, le malaise entre les deux têtes de l’exécutif transparaissait dans des déclarations soigneusement pesées et dans des silences lourds de sens.Pourtant, malgré les sorties de certains responsables de Pastef et les piques lancées ici et là – notamment après le « Téra Meeting » du 8 novembre 2025 – l’espoir d’un rapprochement subsistait. Quelques signes d’apaisement avaient même laissé croire à un début de dégel. Le président de Pastef paraissait alors moins vindicatif qu’au mois de juillet.
Mais les récentes audiences accordées par le chef de l’État aux coordonnateurs départementaux de Pastef, puis aux députés de la majorité, semblent avoir ravivé les tensions. Les comptes rendus qui ont filtré n’ont laissé place à aucun doute : la ligne de fracture s’est épaissie, la brèche s’est muée en faille.
Après la sortie du président Diomaye, les illusions se dissipent. Si la rupture n’est pas encore actée, les positions paraissent désormais difficilement conciliables. Les paroles seront-elles suivies d’actes ? C’est l’hypothèse la plus plausible. Reste à savoir qui prendra l’initiative. On assiste désormais à une véritable partie d’échecs où chaque mouvement peut provoquer une onde de choc. La « cohabitation douce » évoquée par le Premier ministre semble glisser vers une cohabitation douce-amère, avec le risque d’une confrontation ouverte si le duel verbal venait à se durcir.
Sur le fond, la divergence paraît profonde. Au King Fahd Palace, Bassirou Diomaye Faye l’a laissé entendre avec des mots choisis, parfois imagés, parfois sibyllins, non sans une pointe d’ironie. Mais dans ce choc – moins d’ambitions que de visions sur la conduite des politiques publiques – c’est le peuple qui risque d’en payer le prix. Car si la crise est, pour l’instant, circonscrite au sein de Pastef, ses répercussions dépassent largement le parti. Pastef incarne aujourd’hui le pouvoir et, à travers lui, le destin de plus de 18 millions de Sénégalais. Lorsque ses figures de proue vacillent, c’est tout le navire qui risque l’avarie.
Au-delà de leurs fonctions, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko sont d’abord deux compagnons de lutte, deux camarades de parti, deux anciens collègues, deux amis. En étalant au grand jour leurs divergences, ils mettent mal à l’aise leur camp, dont certains n’aimeraient pas être amenés à choisir entre l’un et l’autre. L’accession du duo au pouvoir, en mars 2024, fut inédite. L’évolution actuelle de leur compagnonnage l’est tout autant.
Comme nous l’écrivions déjà en juillet 2025, Diomaye et Sonko sont les deux piliers du pouvoir. En s’affaiblissant mutuellement, ils fragilisent la République elle-même. Dans un pays en proie à des défis multiformes, s’engager dans une guerre fratricide serait un luxe ruineux et signerait l’acte de décès de l’espoir porté par des centaines de milliers de Sénégalais. Mais peut-être que le point de non-retour n’a pas encore été atteint. « Je crois en la vertu du dialogue », a martelé le chef de l’État. Une fenêtre reste donc encore ouverte pour une désescalade salutaire.
Nous ne le rappellerons jamais assez : la trajectoire du Sénégal n’a jamais été un long fleuve tranquille. Souvent, notre pays a avancé en équilibre précaire, tel un funambule au-dessus du vide. Mais, à chaque épreuve, il a su puiser dans des ressources insoupçonnées pour rester fidèle à ses idéaux républicains et démocratiques. Pour dire que rien n’est encore irréversible, à condition que chaque camp accepte de lâcher du lest. Des voix de sagesse peuvent encore prendre le dessus sur celles qui soufflent sur les braises. Dans cette lutte fratricide, personne ne sortira vainqueur.
L’histoire ne sert pas seulement à célébrer nos succès ; elle nous rappelle aussi les erreurs à ne pas répéter. Le conflit entre Senghor et Mamadou Dia a brisé une trajectoire prometteuse. Ne reproduisons pas ces fractures. L’essentiel doit primer : le Sénégal.
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