La disparition de l’économiste et anthropologue sénégalo-français Tidiane N’Diaye, le 26 octobre 2025, est passée inaperçue. Le devoir de mémoire m’oblige à revenir sur cet événement dans cette chronique – une longue période d’absence due à mes congés annuels m’avait empêché de le faire jusqu’ici. J’ai connu Tidiane N’Diaye au début des années 2010. Je l’avais rencontré dans sa résidence à Toubab Dialaw dans des conditions assez particulières et à propos desquelles il serait inutile de revenir ici.
À l’époque, il venait de rentrer au Sénégal après une carrière d’économiste dans l’administration française. J’avais découvert un homme profondément enraciné dans ses racines africaines. Il laisse derrière lui une œuvre riche et variée portant essentiellement sur l’histoire des civilisations négro-africaines et de leurs diasporas. Libre penseur, il n’hésitait pas à s’attaquer aux sujets sensibles comme la condition des Falachas, ces juifs noirs (« Les Falachas, Nègres errants du peuple juif », Gallimard, 2004) dont l’intégration fut difficile en Israël, ou la traite arabo-musulmane (« Le Génocide voilé », Gallimard, 2008). Ces deux études avaient soulevé de vives polémiques. La première, parce que la question juive est très sensible à juste titre. Comme Edgar Morin, il fut accusé d’antisémitisme. « Au lieu de s’attacher aux aspects historiques et anthropologiques de mon travail, certaines critiques sont restées scotchées aux aspects bassement existentiels de la condition des Falachas en Israël. Fort heureusement la raison a fini par prendre le dessus », s’était-il défendu dans un entretien qu’il nous avait accordé en septembre 2011.
Quant à la seconde étude sur la traite arabo-musulmane, ajoutait-il, « c’est la variable religieuse qui a faussé la vision de certains journalistes ou lecteurs très premier degré. Alors que l’histoire ne doit restituer objectivement que des faits avérés au-delà de toute considération religieuse ou idéologique ». En fait, en Europe, l’extrême droit se servit de cette publication pour alimenter l’islamophobie. Tidiane N’Diaye lui-même était conscient de cette instrumentalisation de ses travaux à des fins idéologiques. « Après le Danemark, la Norvège, le débat continue en Allemagne, en utilisant mes travaux, souvent avec des accents d’islamophobie dont je ne suis en rien responsable. Espérons que cela ne débouche pas encore sur des actes aussi dramatiques qu’en Norvège et que je ne serai pas indexé à nouveau », m’écrivait-il dans un mail, le 2 juillet 2012, en référence aux attentats d’Oslo et d’Utoya qui avaient fait 77 morts et 320 blessés, le 22 juillet 2011.
L’auteur de ce massacre, le terroriste norvégien Anders Behring Breivik, avait justifié son acte, entre autres motifs, par la haine des musulmans. Il faut dire que le « Génocide voilé » était vu comme une aubaine par une partie de l’extrême droite européenne pour se donner bonne conscience en minimisant la traite transatlantique – comparée à celle arabo-musulmane qui fit, selon les estimations de Tidiane N’Diaye plus de 17 millions de morts – tout en alimentant l’islamophobie dans un contexte de débat sur l’immigration. C’était faire un mauvais procès à N’Diaye que de mettre en cause ses travaux. Comme on le sait, un ouvrage publié échappe toujours à son auteur. Il n’est plus maître de la réception que le public en fera.
Pour lui, l’essentiel était que le débat ait lieu « même violemment passionnel ». Ainsi était Tidiane N’Diaye : un penseur qui dérange, n’hésitant pas à s’attaquer aux sujets tabous, voire penser contre soi. Il avait ainsi pointé du doigt dans « L’Éclipse des dieux », le rôle de certaines chefferies traditionnelles dans la traite des Noirs. On sait que la liberté, surtout celle de pensée, a un prix. Être en route, comme le disait Karl Jaspers, c’est oser s’attaquer aux idées développées et les combattre par l’esprit éclairé et non complaisant. C’est ce que fit Tidiane N’Diaye dans ses travaux. Quitte à être marginalisé dans son propre pays où ses travaux étaient largement méconnus et mourir dans l’anonymat total.
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