N’avez-vous pas l’impression que les réseaux sociaux nous surveillent ? Bien sûr que si. Avec leur gratuité, évident que l’usager est la marchandise, le produit commercialisé. Sur TikTok, par exemple, la page « Pour toi » se remplit de vidéos correspondant précisément aux sujets sur lesquels vous avez récemment passé du temps. Ainsi, le militant du Pastef verra sur son fil des vidéos confirmant la pertinence du « Projet » alors que le nostalgique de « Benno Bokk Yakaar » aura des suggestions « contre-révolutionnaires ». Cette sélection est générée en analysant les visionnages jusqu’au bout, les likes et les partages pour les comparer aux comportements d’utilisateurs aux centres d’intérêt similaires. Il est vrai que ça conduit parfois à des situations fort gênantes. Regardez le clavier « intelligent » de nos téléphones ; donnez-lui trois lettres, il anticipera votre démarche pour vous proposer un mot (derrière, il y a de rapides calculs de probabilités).
Alors, faites gaffe à ne pas écrire « chérie » à votre belle-mère alors que « chère » était votre intention scripturale. Bref, nous vivons une époque louche où nos applications nous connaissent parfois mieux que nous-mêmes.Ces recommandations algorithmiques témoignent d’une sophistication technologique remarquable. Pourtant, ce confort apparent cache un phénomène plus troublant : à force de nous refléter si parfaitement, ces logiques nous enferment dans une chambre d’écho qui finit par stériliser la véritable connaissance. Certes, même s’ils font leur injonction socratique (« connais-toi toi-même…), il y a une sorte de bulle dans laquelle ils nous enferment, ne faisant point changer nos convictions, confirmant au contraire nos certitudes et rejetant les alternatives à nos préjugés.
Le mécanisme est insidieux. Chaque like, chaque recherche, chaque vidéo regardée jusqu’au bout nourrit un profil toujours plus précis. YouTube, par exemple, examine votre historique et vous propose « naturellement » des contenus similaires à ceux que vous avez appréciés. Ces systèmes apprennent vos préférences pour mieux les servir – et c’est là que la boucle se referme.
Ce qui commence comme une assistance personnalisée se transforme progressivement en prison dorée. L’algorithme, en quête perpétuelle de pertinence, filtre le monde à travers le prisme de nos seuls intérêts passés. Cette dynamique crée un phénomène d’auto-renforcement implacable. Plus l’algorithme vous connaît, moins il vous expose à la diversité du monde. Plus vous consommez ce qu’il vous propose, plus vous validez sa vision réductrice de vos goûts. Les suggestions de contacts dans vos messageries, les adresses favorites dans Yango-Taxi, tout concourt à normaliser vos habitudes plutôt qu’à les enrichir.
La grande victime de ce système, c’est la sérendipité, cette indicible joie de tomber par hasard sur quelque chose d’inattendu qui élargit notre horizon. Avant l’ère algorithmique, feuilleter un journal nous exposait à des sujets variés. Écouter « wax sa xalaat » à la radio vous faisait entendre des opinions diverses. Cette diversité forcée stimulait la curiosité et construisait une culture générale éclectique.
« Aujourd’hui, les applications météo vous alertent sur votre localisation, Google Photos crée des albums de vos seuls souvenirs, les App Store vous suggèrent des applications similaires à celles que vous utilisez déjà. Chaque recoin de notre vie numérique est optimisé pour la confirmation plutôt que pour la découverte », écrit Eli Pariser dans « la bulle de filtres : ce que l’internet nous cache ». Nous ne voyons plus que ce que nous aimons déjà voir – et nous finissons par ignorer ce que nous pourrions aimer sans le savoir. Les Wolofs aiment dire que « qui ne voyage pas est ignorant des joies d’un pays étranger » (traduction non garantie).
La véritable connaissance n’est pas celle qui nous ressemble. Elle est faite de frottements avec l’altérité, de confrontations avec l’inconnu, de remises en question par des idées contraires aux nôtres. C’est ce qui fait l’identité de la politique, du sport, de la compétition économique. Voire de l’amour. En nous offrant un monde parfaitement calibré pour nos préférences, les algorithmes nous privent précisément de ces contradictions nécessaires à l’apprentissage. Le problème est que, sous prétexte de nous connaître intimement, ces applications nous volent notre plus précieuse faculté humaine : celle de nous étonner, de changer d’avis, de nous réinventer face à l’inattendu.
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