La nouvelle guerre israélo-américaine contre l’Iran a relancé le débat sur la thèse de la toute-puissance d’un lobby juif qui dirigerait la géopolitique internationale et contrôlerait même la politique des États-Unis et des grands États européens. Le débat fait rage Outre-Atlantique, notamment au sein du mouvement Maga, depuis que le Secrétaire d’État américain Marco Rubio a imprudemment avoué que Washington a été contraint de lancer une attaque préventive contre l’Iran lorsqu’elle a découvert qu’Israël allait attaquer et qu’une riposte iranienne allait causer de nombreuses victimes américaines. Certaines figures de ce mouvement qui constitue la base électorale de Donald Trump, comme Tucker Carlson, s’offusquent que leur pays mène une guerre pour le compte d’Israël.L’argument n’est pas nouveau. Dans leur ouvrage publié en 2007 sur la politique étrangère de leur pays intitulé « Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine » (La Découverte), deux universitaires américains, John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt avaient formulé la même accusation. Ils soutenaient que la politique étrangère américaine était largement soumise aux groupes de pression pro-israéliens et allait à l’encontre des intérêts nationaux des États-Unis. La complicité entre Trump et Netanyahou ne fait que renforcer ces inquiétudes.
Mais, pour certains auteurs, cette thèse ne tient pas compte des nombreux facteurs historiques et psychologiques qui expliquent la « fascination » qu’exerce l’État d’Israël dans l’histoire tragique de l’Europe. Elle ne tient pas compte non plus du contexte historico-religieux de la fondation des États-Unis eux-mêmes, du rôle de l’Ancien Testament dans la construction du nationalisme américain initié par les puritains, où la notion de « Terre promise » est centrale et où l’extermination de la population autochtone (les Amérindiens) n’a suscité, jusqu’à aujourd’hui aucune forme d’états d’âme ou de repentance ou de condamnation morale forte.
On peut noter un parallélisme avec la création d’Israël qui, en plus de la Nakba (l’exil forcé des Palestiniens), a entrainé la mise sous apartheid de ceux qui sont restés. De ce fait, Israël et les États-Unis apparaissent comme des frères jumeaux. Les deux peuples ont subi une persécution religieuse, voire un génocide pour les Juifs, dans une Europe chrétienne et antisémite, mais n’ont pas hésité en retour à en commettre un contre la population souche qu’ils ont trouvée sur ce qu’ils considèrent comme leur « Terre promise ».
Pour un auteur comme George Corm, ces racines communes sont un facteur clé qui explique que les groupes de pression impliqués soient aussi puissants. Le regain de lecture littéraliste de l’Ancien Testament et le poids électoral des nouveaux évangélistes aux États-Unis, totalement favorables à la cause des Juifs en Terre promise, n’ont fait que renforcer la proximité idéologique entre les deux pays. Ce courant évangéliste, dont est issu l’actuel ambassadeur américain en Israël, appuie sans restriction la colonisation des terres occupées depuis 1967 et s’oppose à toute création d’un État palestinien, sans s’embarrasser d’aucune considération de droit international. D’un point de vue historique, on peut considérer que Donald Trump n’est que le reflet caricatural de ce messianisme.
Leur soutien à Israël a en réalité des motivations eschatologiques. Dans leur vision du monde, le retour des Juifs en Palestine accélérerait la venue du Messie et la fin du monde. C’est un soutien paradoxal, à la limite antisémite, puisque l’apparition du Messie devrait entraîner la conversion des Juifs ou leur extermination.
Ce soutien inconditionnel à Israël – qui le place au-dessus des normes internationales – est une forme inversée d’antisémitisme, parce que faisant des Juifs une catégorie de l’humanité à part. « Après avoir fait collectivement des Européens de confession juive le repoussoir du mal de vivre provoqué par la modernité, la culture européenne et américaine en fait aujourd’hui, tout autant, mais de façon inverse, une catégorie à part de l’humanité », relève George Corm.
D’après les sondages, pour la première fois, une majorité d’Américains sont plus favorables aux Palestiniens qu’à Israël. Suffisant pour inverser la mainmise du lobby juif sur la politique étrangère américaine ? Rien n’est moins sûr ! L’histoire nous a appris qu’une minorité peut confisquer durablement le pouvoir ou le manipuler à sa guise.
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