Elles ne portent ni cape ni trophée, mais elles écrivent, en 280 caractères ou parfois en longs fils émouvants, le premier chapitre d’une histoire que leurs mères, grand-mères et arrière-grand-mères n’ont pas eu la permission de rêver.
En ce mois de la femme, un hashtag s’est imposé sur X (anciennement Twitter) avec la puissance d’une onde de fond : #jesuislapremièredemalignée ou #firstinmybloodline . En apparence, il s’agit d’une simple tendance. En réalité, c’est un mémorandum intime et collectif. En parcourant le fil, la journaliste que je suis a découvert non pas des statistiques, mais des visages, des dates et des sacrifices.
«Je suis la première à devenir docteur. »
«Je suis la première à intégrer une université. »
«Je suis la première à divorcer, à ne pas avoir honte. »
« Je suis la première à devenir une artiste reconnue»
« Je suis la première à avoir un passeport. »
Chaque publication est une petite victoire silencieuse qui résonne comme un coup de tonnerre. Mais cela n’est pas une nouveauté. Certes les réseaux sociaux ont donné une autre dimension aux récits. Mais, au Sénégal, beaucoup de femmes se sont distinguées dans différents secteurs, devenant les premières à écrire l’histoire de tout un pays.
L’exemple de Ndatte Yalla Mbodj (reine du Waalo et première et dernière grande souveraine résistante) et Aline Sitoe Diatta (première figure de la résistance civile et spirituelle) reste frappant. Mais en dehors de ces figures féminines de la résistance, d’autres noms ont marqué l’histoire du Sénégal.
A lire aussi : Sur les réseaux, la maternité en procès Par Arame NDIAYE
Dans le domaine de la culture, Annette Mbaye d’Erneville (première femme journaliste sénégalaise), Mariama Ba (première romancière sénégalaise à connaître une reconnaissance internationale) ou encore Safi Faye (première réalisatrice de cinéma sénégalaise).
Que cela soit en politique avec Mame Madior Boye (première femme premier ministre du Sénégal (2001-2002), en santé avec Awa Thiam (première psychiatre sénégalaise) ou encore en justice avec Suzanne Diop (première magistrate du Sénégal à l’âge de 38 ans), nombreuses sont les femmes qui ont su montrer la voie à toute une génération.
Elles incarnaient déjà, sans le hashtag, ce que des générations de femmes reconnaissent aujourd’hui sous l’expression #jesuislapremièredemalignée.
Mais ce qui frappe dans cette tendance, c’est sa dimension archéologique. Les utilisatrices ne se contentent pas de célébrer leur propre succès professionnel ou académique, bien que beaucoup évoquent leur diplôme ou leur poste à responsabilité comme une première, elles exhument les histoires de celles qui les ont précédées.
Sur X, le défilé de ces « premières fois » crée une cartographie émotionnelle puissante. On y ressent la fierté, certes, mais aussi un vertige. Ce vertige de savoir que l’on marche sur un chemin qu’on a dû défricher seule, avec parfois la culpabilité de dépasser celles qui nous ont portées.
Parce qu’il sort de l’écueil de la « performance féminine ». En mars, on nous montre souvent des femmes exceptionnelles, des PDG ou des sportives de haut niveau. Ici, l’héroïsme est modeste, mais radical. Il s’agit du plafond de verre brisé à l’échelle du foyer.
En cette période de célébration, #jesuislapremièredemalignée nous rappelle une vérité que les réseaux sociaux ont le pouvoir de magnifier : l’émancipation n’est jamais un point d’arrivée individuel. C’est une chaîne. Et parfois, il suffit d’un hashtag pour en relier tous les maillons.
Arame NDIAYE

