Deux-cent-trente-sept ans après la nuit du 4 août 1789, au cours de laquelle furent abolis les privilèges et le système féodal, acte fondateur de la Révolution française consacrant l’égalité des citoyens devant la loi, une question demeure : les privilèges ont-ils réellement disparu ou ont-ils simplement changé de visage ?
Au Sénégal comme ailleurs, ils ne sont plus inscrits dans les lois, mais continuent d’influencer les parcours de vie. Le premier est celui de la naissance. Venir au monde dans une famille aisée, dans un pays stable, avec une bonne éducation et un accès aux soins constitue un avantage… parfois décisif. La richesse, l’éducation, les réseaux voire les lobbies, l’injustice des disparités à l’accès à la santé, le passeport (celui du Japon est, paraît-il, le plus avantageux au monde), la disponibilité du numérique, entre autres, sont autant de privilèges qui façonnent les opportunités de chacun. À l’issue d’un simple « sondage », sans aucune valeur scientifique, un autre privilège est revenu avec insistance : celui du nom de famille.
Sans entrer dans la polémique ni citer d’exemples, « le chemin de la paix n’est pas si loin », dit-on littéralement en wolof, des personnes de mon entourage estiment que certains patronymes ouvrent plus facilement des portes, facilitent l’accès à certains réseaux ou inspirent davantage confiance. Réalité ou simple perception, cette idée nourrit régulièrement le débat sur l’égalité des chances. Les privilèges peuvent également être territoriaux. L’histoire du Sénégal en offre une illustration. Sous la colonisation, les habitants des quatre communes (Dakar, Gorée, Rufisque et Saint-Louis) bénéficiaient de la citoyenneté française et de droits refusés au reste de la population, notamment l’exemption du travail forcé.
Cet héritage explique-t-il en partie certaines inégalités territoriales encore visibles ? Pendant longtemps, les infrastructures sanitaires, éducatives et énergétiques se sont concentrées autour de Dakar. Jusqu’aux dernières décennies du XXe siècle, l’offre de lycées demeurait très limitée dans plusieurs régions du pays, obligeant de nombreux élèves à parcourir de longues distances pour poursuivre leurs études. Le Sénégal oriental n’a obtenu son premier lycée qu’en 1983. De même, les grandes banlieues dakaroises comme Guédiawaye, Pikine, Thiaroye ou les Parcelles Assainies ne disposaient d’aucun lycée public avant 1979, année de la construction du lycée Limamou Laye. Ces déséquilibres ont durablement marqué l’aménagement du territoire.
L’ironie accompagne également l’évocation d’un autre privilège : celui dont bénéficient certains responsables de l’État depuis l’indépendance. Ce sont, en quelque sorte, les « rois de la République ». Chefs de l’État, présidents de l’Assemblée nationale, ministres, chefs religieux ou coutumiers voient trop souvent leurs déplacements entraîner la fermeture d’axes routiers, tandis que des milliers d’automobilistes patientent dans les embouteillages. Des privilèges inhérents à leurs fonctions, à leurs titres ou à leur statut, mais qui rappellent que l’égalité juridique ne signifie pas toujours l’égalité dans les faits.
Nous sommes loin des privilèges de l’Ancien Régime ou des pratiques féodales qui permettaient à certains souverains de disposer des biens de leurs sujets. Les privilèges contemporains sont plus discrets. Ils ne sont plus inscrits dans les lois ; ils se nichent dans les héritages sociaux, les réseaux, les territoires ou les ressources économiques.
La nuit du 4 août 1789 a aboli les privilèges de droit. Le défi du XXIᵉ siècle est désormais de réduire les privilèges de fait afin que l’égalité des chances ne demeure pas un simple idéal, mais devienne une réalité.
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