C’est un mot que l’on brandit trop vite, trop souvent. Jalousie. Comme un bouclier pour se protéger du regard des autres, ou comme une arme pour disqualifier la colère du peuple. Elle serait l’explication commode à tout : à la critique, à la contestation, à la révolte même. Mais si la jalousie dit quelque chose de celui qui envie, elle en dit autant sur celui qui craint d’être envié, sur sa fragilité intime, sur son besoin maladif d’être perçu comme irréprochable. Partout, les sociétés tremblent sur la ligne de fracture entre richesse et misère. En France, la droite dite républicaine s’est émue qu’on veuille « encore taxer » les riches. Dans le pays des droits de l’homme, l’héritage est devenu un mot sale, un privilège qui divise entre ceux qui reçoivent sans effort et ceux qui travaillent sans relâche. Les uns crient à la persécution fiscale, les autres à l’injustice sociale. Et entre les deux, la colère monte, nourrie d’une même amertume, celle d’un monde qui ne promet plus rien à ceux qui se lèvent tôt, à ceux qui ont fini par comprendre que l’ascenseur social est bloqué depuis longtemps. Au Sénégal aussi, la jalousie est devenue un argument politique. Elle sert d’alibi à ceux qui refusent de répondre de leurs actes. Ceux que la justice interpelle, que le peuple soupçonne, s’abritent derrière cette explication commode : « On m’en veut parce que je réussis. » Non. On s’interroge parce que tu t’enrichis sans que l’on voie ton labeur. On doute, parce que l’effort ne justifie pas toujours la fortune. On s’indigne, non pas de ton succès, mais de l’injustice qu’il symbolise, du sentiment persistant que tout se gagne par réseau, par proximité, par deals invisibles à l’œil nu. La jalousie, en vérité, est le miroir de la colère. Elle la déforme, la caricature, pour mieux la faire taire. Elle transforme l’indignation légitime en passion honteuse. Pourtant, il n’y a pas de démocratie vivante sans colère populaire. Pas de justice sans inégalités dénoncées. Pas de progrès sans que les privilégiés se sentent, un jour, un peu bousculés, rappelés à l’ordre commun, rappelés à la réalité du pays qui les entoure. La jalousie des pauvres n’existe pas. Ce qui existe, c’est la colère de ceux à qui l’on demande toujours de patienter pendant que d’autres se servent. Ce qui existe, c’est le sentiment de trahison quand la réussite se confond avec la connivence. Ce qui existe, c’est la lassitude d’un peuple qui voit les mêmes poches se remplir, les mêmes visages sourire, les mêmes noms revenir, quels que soient les régimes, comme une fatalité dont personne n’ose plus s’étonner.
On peut accuser les uns d’envier. On peut accuser les autres d’abuser. Mais au fond, la jalousie et la colère sont les deux faces d’une même pièce. Celle d’une société fracturée où chacun croit que l’autre lui vole quelque chose : son argent, sa chance, sa dignité, son avenir.
Et c’est toujours ainsi que commencent les grandes ruptures ; quand la jalousie devient discours, et la colère, destin.


