Lorsque Jean-Luc Mélenchon, figure de proue de La France insoumise, juge « absurde » la loi sénégalaise qui renforce la répression de l’homosexualité, la déclaration ne passe évidemment pas inaperçue. L’homme est connu pour la précision de ses mots, la solidité de ses formules et son talent de tribun. Il connait aussi l’Afrique et n’ignore pas les sensibilités culturelles qui y structurent la vie collective. Dès lors, son jugement étonne autant qu’il interroge. Car, derrière cette indignation, c’est presque toute une partie de la gauche européenne qui s’empresse de dénoncer ce qu’elle considère comme une dérive. Une réaction devenue quasi automatique dès qu’un pays africain adopte une législation qui ne correspond pas aux normes culturelles occidentales. Pourtant, l’exercice de la cohérence mérite parfois d’être tenté. Prenons un exemple simple. En France, patrie autoproclamée des droits de l’Homme, la polygamie est formellement interdite. Rien que cela. Un homme n’y est pas libre d’épouser plusieurs femmes, même si cette pratique relève pour lui d’une tradition sociale ou d’une conviction religieuse profondément enracinée. La loi l’interdit sans nuance. Et nul, ou presque, dans le monde occidental, ne s’en offusque. Mais dans le même temps, l’Occident revendique pour lui-même le droit de redéfinir les normes sociales et familiales. Le mariage entre personnes du même sexe y est désormais consacré par la loi et présenté comme un progrès irréversible des libertés individuelles. Dans cette vision du monde, chacun serait libre de disposer de sa vie comme il l’entend, sauf lorsque cette liberté s’inscrit dans des traditions ou des références religieuses qui ne correspondent pas aux standards dominants. Pour beaucoup d’Africains, cette asymétrie est difficile à comprendre. Comment expliquer qu’un homme puisse être juridiquement empêché de vivre selon un modèle familial reconnu par sa culture ou sa foi, tandis que d’autres formes d’union sont célébrées au nom de la liberté individuelle ?
Dans la tradition islamique, la question n’est d’ailleurs pas nouvelle. Le verset 3 de la sourate 4 du Coran, An-Nisa « Les Femmes », évoque explicitement la possibilité d’épouser « deux, trois ou quatre » femmes, à condition de pouvoir être juste envers chacune d’elles. Ce cadre religieux n’est pas une invention récente : il appartient depuis des siècles à l’organisation sociale de nombreuses sociétés. Dès lors, une question se pose avec insistance : au nom de quelle universalité certaines pratiques devraient-elles être condamnées lorsqu’elles s’enracinent dans des traditions africaines, alors que d’autres, issues de sociétés occidentales, devraient être acceptées partout comme l’expression ultime de la liberté ?
Le débat sur l’homosexualité, au Sénégal comme ailleurs en Afrique, ne se résume pas à une simple querelle juridique. Il touche à la conception même de la société, de la famille et du rapport entre la loi, la culture et la religion. Et sur ces questions, chaque civilisation avance avec ses propres repères. Au fond, le véritable enjeu n’est pas l’homosexualité, la polygamie ou quelque autre pratique sociale. Il est plus simple et plus profond à la fois : le droit des peuples à définir eux-mêmes leurs repères moraux et leurs lois. Car la liberté cesse d’être une valeur universelle dès lors qu’elle devient un instrument de pression culturelle. Et lorsqu’une civilisation prétend imposer au reste du monde sa propre définition du bien et du mal, ce n’est plus de liberté qu’il s’agit, mais d’hégémonie. L’Afrique n’a pas vocation à dicter ses choix à l’Europe. Mais elle n’a pas davantage l’obligation d’adopter ceux des autres. Les peuples n’empruntent jamais tous le même chemin pour organiser leur société. Et peut-être la véritable liberté commence-t-elle précisément là : dans le droit, pour chaque nation, de rester fidèle à ce qu’elle est.


