C’est une absence. Elle est présente. Elle est indéfinie, et questionne souvent sur l’infini. Un manque structurel qui dépasse nos êtres pour entrer dans nos âmes. Depuis toujours, les hommes et femmes en sont confrontés. La mort. Elle est aussi vieille que la vie, est associée au deuil comme le yassa avec la sauce aux oignons. Elle n’épargne personne. La sensation de perte d’un être cher est une expérience universelle. Ce vide impossible à combler ne se remplit guère que de frustrations, tels des actes manqués.
Au fil de l’histoire des sociétés et des cultures, sa perception a évolué. Dans certaines contrées traditionnelles africaines, la mort est une affaire commune qui porte tout son sens à travers les formules « Siggil ndigalé » et « Siggil sa waall », en wolof. Elle constitue aussi le passage du défunt vers le monde des ancêtres. Ce n’est pas une fin absolue, mais comme une étape, une transition vers l’éternité et la survie de l’âme, scellant la continuité entre les vivants et les ancêtres. Un souvenir lointain de cours d’histoire éclaire aux lampions la survivance que chez les Vikings, la mort est l’objet d’une célébration publique complexe, perçue non comme une fin, mais comme une transition vers une autre existence. Depuis le Moyen-Âge, il y a eu une évolution. La mort, puis le deuil ne sont plus, dans les sociétés occidentales modernes, une affaire publique. Au cours du XXe siècle, ils sont devenus privés, annonciateurs d’un repli sur soi à travers le vécu d’une séquence émotionnellement intense.
Dans les textes des religions révélées, on retrouve une forme d’unité autour de l’existence d’une vie après la mort, malgré des conceptions différentes de celle-ci. Des croyances qui, pourtant, n’effacent pas cet indescriptible sentiment de manque, d’absence, de vide et de perdition. Pour le combler, les sociétés divergent dans leur manière de traiter cette « maladie du deuil » et formulent des ordonnances écrites par la mémoire.
Nous avons tous des êtres qui nous manquent, des souvenirs encore présents d’un papa, récemment disparu, d’une mère, d’un frère, d’une sœur, d’une amie, d’un amour, d’un enfant, d’un grand-parent dont l’absence déchire la stabilité émotionnelle d’une vie qu’on pensait bien rangée. Pour conjurer le deuil et recoller des morceaux de vie en lambeaux, certains donnent le nom d’un disparu à un de leurs enfants. D’autres, plus prosaïques, attachent des morceaux de tissu d’un des vêtements du (de la) défunt(e) à leurs poignets, comme à ceux de leurs progénitures. Sous cet angle, il est vrai que les gestes mémoriels ne sont pas universels.
Dans un monde où tout s’accélère, où l’ubérisation a inversé le sens de nos vies, l’espace d’un moment altère le temps de l’infini, se souvenir de nos disparus, leur redonner une place dans nos vies à travers la pensée, la prière et la survivance des patronymes, c’est se rappeler que les étapes du deuil ne sont pas aussi fugaces que de scroller d’un post à un autre sur un réseau social. Parfois, ils restent, pour l’éternité.
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