Au Sénégal, nous avons souvent le talent de trouver les mots pour célébrer nos propres réalisations. Lorsqu’une nouvelle loi est adoptée, les qualificatifs ne manquent jamais : « révolutionnaire », « historique », « une première en Afrique », voire « une première mondiale ». Les discours sont ambitieux, les textes souvent bien conçus. Mais, une fois l’euphorie passée, vient le temps de l’application. Et c’est souvent là que le bât blesse. Les exemples ne manquent pas. Le Code minier adopté en 2016 avait été présenté comme une réforme majeure appelée à transformer la gouvernance d’un secteur stratégique. Dix ans plus tard, les résultats restent modestes. Même constat pour la loi antitabac, adoptée il y a une dizaine d’années. Malgré les dispositions qu’elle contient, les espaces publics, les lieux de travail, voire certains domiciles, n’ont jamais autant ressemblé à des fumoirs à ciel ouvert. Que dire également de la loi interdisant les sachets plastiques ? Les déchets plastiques continuent d’envahir nos rues, d’obstruer les caniveaux, de remplir les panses des animaux et d’étouffer progressivement notre environnement. On le voit donc, au Sénégal, le problème n’est pas toujours la qualité des textes, mais leur mise en œuvre.La même réflexion s’impose aujourd’hui avec la nouvelle loi d’orientation agro-sylvopastorale et halieutique, adoptée le 5 juin dernier lors du tout premier Conseil des ministres du gouvernement Al Aminou Lô. Le choix de ce texte n’est sans doute pas un hasard. L’actuel ministre de l’Agriculture et de l’Élevage s’est toujours montré favorable à une révision de la Loi d’orientation agro-sylvopastorale (Loasp) de 2004. Car il s’agit bien d’une révision et non d’une création.
À son adoption, la Loasp avait suscité un immense espoir. Fruit d’un long processus de concertation avec les organisations paysannes, notamment le Conseil national de concertation et de coopération des ruraux (Cncr), elle devait reconnaître les exploitations familiales, moderniser l’agriculture et faire du monde rural un véritable moteur du développement. Vingt ans plus tard, le bilan est pourtant loin des ambitions initiales. Sur les 52 engagements prévus, seuls 18 ont été effectivement réalisés. Certes, quelques avancées importantes ont été enregistrées, avec notamment l’adoption du Code pastoral, la réforme du Code forestier, la loi sur la microfinance ou encore la création des fonds Fndaps et Fonstab. Mais ces progrès législatifs ont eu peu d’effets concrets sur le quotidien des producteurs. Les infrastructures rurales promises, la modernisation des exploitations ou encore les mécanismes de protection sociale sont restés largement inachevés. Le déficit de portage politique fut l’une des principales faiblesses de la Loasp. L’exemple le plus révélateur reste sans doute celui du Conseil supérieur d’orientation agro-sylvopastorale. La loi prévoyait qu’il se réunisse chaque année. Entre 2004 et 2024, il ne s’est jamais réuni. Sa première réunion ne s’est tenue qu’en… octobre 2025. Une rencontre tardive, mais qui s’est montrée finalement cruciale, car elle a donné un coup de boost au processus d’adoption en cours après plusieurs mois de concertation avec l’ensemble des acteurs, sous la conduite du Cncr. Il faut reconnaître que la loi de 2004 prévoyait elle-même une évaluation après vingt ans. Sur ce point, les autorités méritent d’être saluées pour avoir respecté cet engagement.
La révision était devenue indispensable. Le contexte a profondément changé. Les défis liés au changement climatique, à la pression foncière, à l’emploi des jeunes, à la souveraineté alimentaire et à la modernisation des exploitations familiales imposaient une actualisation du cadre juridique. Et la problématique de la pêche, absente dans la première loi, est désormais intégrée. Reste cependant une question essentielle : sera-t-elle appliquée ? Car l’histoire récente montre que le Sénégal ne souffre pas d’un déficit de textes. Il souffre davantage d’un déficit d’exécution. L’ancienne Loasp a laissé un héritage contrasté. Elle a permis d’instaurer un dialogue inédit entre l’État et les organisations paysannes. Mais elle illustre également les limites d’une gouvernance où des textes ambitieux peinent à se traduire en résultats concrets. Espérons que la nouvelle loi en gestation connaîtra un destin différent. Qu’elle ne viendra pas enrichir, à son tour, la longue liste des excellents textes dont l’application est restée partielle, tardive ou tout simplement oubliée.
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