Combien de fois avons-nous entendu, dans une salle de conférence ou lors d’un panel, cette transition devenue presque rituelle : « Mesdames et messieurs, bonjour… euh, euh ! Permettez-moi de poursuivre cet échange en wolof, car beaucoup ici ne comprennent pas le français » ? Ou encore : « C’est avec un immense plaisir… bon, euh ! (…) Ce que je ressens, je ne peux l’exprimer que dans ma langue maternelle » ? Les exemples abondent.
Ateliers, conférences, débats publics : le passage du français au wolof est devenu un réflexe. Et pour le justifier, une explication revient invariablement : mieux se faire comprendre et toucher une audience plus large. Sur le principe, l’argument est recevable. Mieux, il est pertinent. L’introduction du wolof dans les espaces publics et médiatiques a permis de contourner la barrière linguistique héritée du français, favorisant ainsi une participation citoyenne plus large et plus active. L’accès à l’information s’est élargi. Le débat public densifié. La démocratisation de la parole est réelle.
Mais pour beaucoup, ce passage n’est pas un choix stratégique. Il relève d’une contrainte. Nombreux sont ceux qui ne sont plus véritablement à l’aise en français. Les lacunes accumulées rendent difficile la construction d’un raisonnement structuré dans cette langue. Or, comme le rappelait Nicolas Boileau-Despréaux : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément ». La clarté de l’expression est le reflet d’une pensée maîtrisée. Dès lors, le recours systématique au wolof ou à d’autres langues nationales masque une réalité moins avouée : une maîtrise insuffisante du français. Dans le secteur des médias, les effets sont contrastés.
L’usage massif du wolof dans les émissions de radio et de télévision a indéniablement renforcé l’inclusion démocratique. Des citoyens autrefois éloignés des débats publics y prennent désormais part. En ville comme en milieu rural, les Sénégalais sont mieux informés, plus conscients des enjeux nationaux et internationaux, plus attentifs aux actes des gouvernants et plus exigeants en matière de transparence. L’information s’est rapprochée des populations. Cependant, un revers s’est progressivement dessiné. La maîtrise du wolof, à elle seule, tend à devenir un critère de recrutement. Comme l’avait anticipé feu Mame Less Camara, on assiste à « la projection sur le champ médiatique de gens recrutés davantage pour leurs compétences linguistiques que journalistiques ». Il suffit désormais de manier la langue de « Kocc », d’aligner des formules percutantes et de multiplier les diatribes pour se faire remarquer. Résultat : un nivellement par le bas. La qualité de certaines productions s’en ressent.
Plus préoccupant encore, la langue wolof elle-même n’échappe pas à cette dynamique. Ce « triomphe presque nationaliste » (formule de feu Mame Less Camara) s’accompagne parfois d’approximations, de néologismes mal maîtrisés et d’altérations linguistiques. Mame Less Camara alertait déjà : « On est à une période où de faux savants créent des déchets linguistiques alors que la langue a besoin d’être nettoyée pour être très efficace. Ils dénaturent les mots et surtout empêchent cette langue de progresser aussi vite qu’elle aurait dû ». Feu Moussa Daff, linguiste, résumait la problématique avec sobriété : « Quand on complique, on ne communique plus ». L’enjeu finalement n’est pas de choisir entre le français et le wolof. Il est d’exiger la rigueur, la compétence et la qualité. Car la langue n’est pas seulement un outil de communication : elle est aussi un instrument de pensée et de responsabilité publique.
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