Longtemps, la question a été de savoir si l’intelligence artificielle allait remplacer l’être humain. À mesure que les outils deviennent plus puissants, cette interrogation semble pourtant perdre de sa pertinence. Le véritable enjeu se situe désormais ailleurs : jusqu’où l’IA peut-elle assister un professionnel et améliorer la qualité de son travail ?La différence est importante.
Remplacer signifie se substituer à l’humain. Assister, en revanche, consiste à lui permettre d’aller plus vite, d’explorer davantage de possibilités et parfois de produire un résultat qu’il aurait été difficile d’obtenir seul. Le niveau d’assistance offert par les nouveaux outils d’IA est justement en train de changer d’échelle.
Prenons le cas du développement informatique. Avec Claude, un utilisateur qui ne maîtrise pas nécessairement toutes les subtilités du code peut décrire une idée, préciser les fonctionnalités souhaitées et obtenir une première version fonctionnelle d’une application. L’IA peut générer du code, identifier des erreurs, proposer des corrections et accompagner les différentes étapes du développement. Le développeur n’est pas pour autant devenu inutile. Son rôle évolue : il conçoit l’architecture, définit les besoins, contrôle le code produit par la machine et s’assure que l’application répond réellement au problème posé.
Dans le journalisme, le changement est tout aussi visible. ChatGPT peut intervenir à différentes étapes du travail éditorial. Il peut corriger un reportage, améliorer une formulation, repérer des répétitions, proposer plusieurs titres ou aider à structurer un texte. Mais il ne peut pas se substituer au journaliste lorsqu’il s’agit de vérifier une information sur le terrain, d’évaluer la crédibilité d’une source ou de décider de l’opportunité de publier une révélation.
La machine accélère le travail ; elle ne porte pas la responsabilité éditoriale. Perplexity pousse encore plus loin cette logique dans la recherche. En quelques secondes, l’outil peut permettre d’explorer un sujet, d’identifier des pistes et de retrouver des sources. Pour un journaliste ou un chercheur, le gain de temps peut être considérable. Mais là encore, la rapidité de l’outil ne dispense pas de la vérification. Une source trouvée par une IA reste une source à consulter, à contextualiser et à confronter à d’autres informations.
Avec NotebookLM, une autre dimension apparaît : celle de l’assistance documentaire. Des rapports, études, notes, articles ou documents peuvent être rassemblés dans un même espace afin d’en faciliter l’exploitation. L’outil peut aider à comprendre un corpus volumineux, à retrouver une information précise ou à mettre en relation différents documents. Pour un journaliste qui travaille sur une enquête nécessitant la lecture de dizaines de rapports, l’intérêt est évident.
Ces outils ne font donc pas tous la même chose. Certains écrivent, d’autres recherchent, analysent, programment ou organisent l’information. Mais ils ont un point commun : ils réduisent le temps consacré à certaines tâches et permettent au professionnel de concentrer davantage son énergie sur celles qui nécessitent son expertise. C’est peut-être là que se trouve le véritable bouleversement provoqué par l’IA.
Un journaliste augmenté n’est pas celui qui demande à une machine d’écrire à sa place. C’est celui qui utilise l’IA pour lire davantage de documents, explorer plus rapidement des pistes, tester plusieurs angles et consacrer davantage de temps à l’enquête et au terrain.
Un développeur augmenté n’est pas celui qui abandonne le code à la machine. C’est celui qui peut transformer plus rapidement une idée en prototype, tester plusieurs solutions et consacrer son expertise aux choix techniques les plus importants. L’IA agit ainsi comme un multiplicateur de capacités. Elle ne supprime pas nécessairement le professionnel ; elle transforme la manière dont celui-ci travaille.
Mais cette puissance introduit aussi une nouvelle exigence : savoir utiliser l’outil. Plus l’IA devient performante, plus la compétence humaine devient déterminante. Il faut savoir formuler une demande, comprendre les limites du modèle, détecter une erreur, vérifier une information et exercer son jugement.
La prochaine fracture numérique pourrait donc ne plus opposer ceux qui ont accès à l’IA à ceux qui n’y ont pas accès. Elle pourrait opposer ceux qui savent réellement travailler avec ces outils à ceux qui les utilisent de manière superficielle.
La question n’est donc peut-être plus : « L’IA va-t-elle remplacer les humains ? » Mais plutôt : « Que pourra accomplir un professionnel qui maîtrise réellement l’IA ? » Dans les rédactions, les entreprises, les administrations ou les métiers techniques, cette question est déjà en train de devenir centrale. L’IA ne signe pas nécessairement la fin du travail humain. Elle pourrait surtout marquer le début d’une nouvelle façon de travailler. L’enjeu n’est plus de travailler à la place de la machine, mais de savoir travailler avec elle.
cheikh.tidiane.ndiaye@lesoleil.sn

