Dans notre monde ultra-connecté, où une information voyage plus vite qu’un avion et où une rumeur peut traverser un pays avant même qu’un journaliste n’ouvre son ordinateur, le fact-checking apparaît presque comme une anomalie. Une sorte de frein à main tiré dans un univers qui roule à 200 km/h. On le traite de lent. On le trouve parfois en retard. On lui reproche même de ne pas suivre le rythme des réseaux sociaux. Pourtant, cette lenteur n’est pas un dysfonctionnement : c’est un choix.
Il existe une vérité que peu acceptent : le faux n’a besoin de rien pour circuler. Ni preuve, ni contexte, ni vérification. Il se contente de l’émotion brute, du choc, du spectaculaire. Une phrase sortie de son contexte, un audio anonyme, une vidéo mal interprétée suffisent à enflammer des milliers de personnes.
Le faux, lui, est rapide parce qu’il n’est pas obligé d’être exact.
Le fact-checking, par contre, c’est appeler des sources qui ne répondent pas toujours du premier coup. C’est aussi vérifier une date, croiser plusieurs versions, remonter l’origine d’une vidéo, analyser une image pixel par pixel, chercher le contexte, écouter les sources, parfois en contredire d’autres, puis recommencer. C’est accepter que l’on ne sait pas encore, que l’on doit creuser davantage, que la réponse demande du temps. C’est même, parfois, reconnaître qu’aucune conclusion solide n’est encore possible, ce que peu de gens acceptent, à l’ère où tout le monde s’improvise expert en deux minutes. Ce que beaucoup voient comme une lenteur est en réalité un refus de la facilité.
Dans le fact-checking, la vitesse est un danger. La précipitation peut créer une erreur. Et l’erreur, dans ce métier, ne touche pas seulement le journaliste : elle touche la confiance du public, elle abîme la crédibilité d’une rédaction, elle nourrit justement ce que nous combattons, la désinformation. Le paradoxe est que plus la demande de vérification augmente, plus les fausses informations deviennent sophistiquées.
Aujourd’hui, on ne vérifie plus simplement des rumeurs. On vérifie des montages audio, des deepfakes, des images créées par IA, des citations inventées, mais attribuées à des responsables publics. Le fact-checking n’est plus un travail d’appoint : c’est une enquête à part entière. Et une enquête, par définition, prend du temps. Alors oui, la vérité avance lentement. Mais elle avance solidement. Un fact-check sérieux, c’est un travail qui ne s’effondre pas au premier défi. C’est un contenu qui reste valable demain, après-demain, parfois même des années plus tard.
Pendant que la rumeur s’évapore, la version vérifiée reste. Le public doit comprendre que le fact-checking n’a pas pour mission de gagner la course contre la rumeur. Il a pour mission de réparer les dégâts qu’elle laisse derrière elle. Nous ne sommes pas des pompiers numériques, encore moins des sprinteurs. Nous sommes des artisans du vrai. Des enquêteurs de la nuance. Des techniciens de la précision.
Dans un environnement saturé de bruit, de vitesse et d’émotions, choisir la lenteur est un acte de résistance.
diery.diagne@lesoleil.sn

