Elle traverse les régimes comme les bancs de poissons traversent les océans. Chaque fois que l’on pense que le débat est clos, la question des licences de pêche refait surface. On croyait pourtant le dossier réglé avec la fin des accords de pêche entre le Sénégal et l’Union européenne en 2024. Pendant des années, une partie des acteurs du secteur et de la classe politique a expliqué la raréfaction du poisson par la présence de navires étrangers et l’existence d’accords de pêche conclus avec des partenaires extérieurs. Cette idée a fini par s’imposer dans l’opinion. Certains sont même allés jusqu’à laisser croire que la fin de ces accords suffirait à faire revenir l’abondance dans nos eaux.
Deux ans plus tard, a-t-on réellement évalué les effets de cette décision ? Rien n’est moins sûr. Et voilà que la polémique resurgit. Cette fois, elle ne concerne pas les relations entre Dakar et Bruxelles. Elle porte sur une décision prise sur le plan national : le dégel partiel des licences de pêche démersale côtière décidé par l’ancienne ministre des Pêches et de l’Économie maritime, Fatou Diouf. Cette mesure met fin à un gel qui durait depuis près de vingt ans. Mais elle est aujourd’hui contestée par plusieurs acteurs du secteur.
Dans un communiqué particulièrement critique, le Groupement des armateurs et industriels de la pêche au Sénégal (Gaipes) a rejeté les arguments et les données scientifiques avancés par le ministère pour justifier cette décision. Qui dit vrai ? Qui dit faux ? Le problème est que le secteur de la pêche souffre d’un manque criant d’informations fiables et partagées. Les acteurs ne parlent pas toujours d’une même voix. Les chiffres diffèrent. Les analyses se contredisent. Pour le citoyen, il devient difficile de distinguer dans ce ressac.
Cette situation ouvre la porte aux spéculations, aux approximations et parfois même à la désinformation. Ce n’est pas nouveau. En 2020 déjà, le ministère des Pêches, le Gaipes et Greenpeace s’étaient opposés sur la question de licences qui auraient été accordées à des navires étrangers. Chacun avançait ses chiffres et ses arguments.
La question n’est donc pas seulement de savoir qui croire. Elle est aussi de savoir sur quelles données s’appuyer. Or, c’est précisément là que le bât blesse. Prenons un exemple. Le chiffre selon lequel le secteur de la pêche emploierait 600.000 personnes au Sénégal est souvent cité. Pourtant, cette estimation remonte à 1981. Autrement dit, on s’appuie sur des données vieilles de 45 ans pour administrer un secteur stratégique.
Combien de pirogues artisanales compte réellement le Sénégal ? Combien de pêcheurs exercent aujourd’hui leur activité ? Quelle est la contribution exacte du secteur à l’économie nationale ? Quel est l’état réel des ressources halieutiques ? À ces questions pourtant essentielles, il est souvent difficile d’obtenir des réponses consensuelles.
Pourtant, une partie de ces difficultés pourrait être surmontée grâce à l’adhésion à l’Initiative pour la transparence dans les pêches (Fiti), l’équivalent, pour le secteur halieutique, de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (Itie), dont le Sénégal est aujourd’hui l’un des bons élèves.
Le Sénégal avait affiché sa volonté de rejoindre ce mécanisme dès 2016. Mais depuis août 2024, notre pays ne dispose plus d’un statut officiel au sein de cette organisation. En effet, le Conseil d’administration international de la Fiti a retiré au Sénégal son statut de « pays engagé » après que les autorités n’ont pas respecté les délais fixés pour démontrer leur engagement envers cette norme de transparence. Il serait opportun que les autorités relancent ce processus. Le Sénégal aurait beaucoup à gagner à rejoindre pleinement cette initiative. La Fiti permettrait la publication régulière d’informations indépendantes et vérifiables sur l’ensemble du secteur : licences accordées, accords de pêche en vigueur, propriétaires réels des navires, revenus générés, état des ressources halieutiques, contribution économique de la filière, entre autres. Autant d’informations qui contribueraient à fonder les débats sur des faits plutôt que sur des perceptions et amélioreraient la gouvernance et la gestion durable des ressources halieutiques.
Bien entendu, l’adhésion à la Fiti ne résoudra pas à elle seule tous les problèmes de la pêche sénégalaise. Elle ne fera pas revenir le poisson dans les eaux et ne remplacera pas les réformes nécessaires. Mais elle pourrait participer à restaurer un élément essentiel qui fait aujourd’hui défaut : la confiance.
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