L’avant-projet de révision constitutionnelle rendu public le 27 avril 2026, qui interdit au chef de l’État de diriger une formation politique et le cantonne à un rôle honorifique rompt avec ce à quoi nous sommes habitués au Sénégal. Il y a, en effet, dans cette promesse de séparation, une élégance de principe qui flatte l’esprit républicain.
D’un côté, un chef de l’État élevé au-dessus de la mêlée, arbitre impartial, incarnation d’une nation rassemblée. De l’autre, des partis rendus à leur autonomie, délivrés de l’ombre tutélaire du pouvoir exécutif. L’idée séduit parce qu’elle dessine une démocratie plus respirable, où le politique cesserait de se confondre avec l’État.
Mais la réalité, elle, a la peau dure et les habitudes ont la vie longue. Car, en vérité, séparer la présidence de la direction d’un parti ne dissout pas le pouvoir, elle le déplace. Elle le rend plus discret, parfois plus opaque, mais nullement inoffensif.
Le lien partisan ne disparaît pas par décret. Il se recompose dans les marges, dans les fidélités anciennes, dans les loyautés construites au fil des combats électoraux. Le président, même privé de titre, reste celui autour duquel gravite le parti. Il n’en est plus le chef officiel, mais il en demeure l’aimant.
L’histoire politique sénégalaise en fournit une démonstration limpide. Depuis l’indépendance, la figure présidentielle s’est construite dans une double posture, à la fois magistrature suprême et commandement partisan. De Léopold Sédar Senghor à Macky Sall, en passant par Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, l’État et le parti ont cheminé de concert, parfois confondus, souvent imbriqués. Ce n’était pas seulement une dérive, c’était une logique de pouvoir. Gouverner, c’était aussi tenir sa base, nourrir ses réseaux, entretenir la machine politique qui permet de durer.
La réforme proposée entend rompre avec cette tradition. Elle y parvient en apparence, en interdisant au chef de l’État de diriger formellement une formation politique et en le reléguant à une position honorifique. Mais cette mise à distance ressemble à ces frontières tracées sur le sable que la première marée efface.
Car le pouvoir n’est pas une fonction que l’on dépose au vestiaire en changeant de costume institutionnel. Il est une relation, une influence, une capacité à orienter, à arbitrer, à décider, même sans signature officielle.
L’argument du président au-dessus des partis relève ainsi d’une fiction juridique, au sens presque littéraire du terme. Il construit une figure idéale, détachée des contingences, alors que la conquête du pouvoir repose toujours sur des alliances, des soutiens, des engagements. Aucun chef d’État n’arrive vierge de toute dette politique. Aucun ne gouverne sans tenir compte de ceux qui l’ont porté.
La neutralité absolue est un mirage. Elle rassure, mais elle n’existe pas. Abdoulaye Wade, avec son sens aigu des réalités politiques, l’avait exprimé sans détour : « on ne se détache pas de ses militants comme on se défait d’un manteau ».
Derrière la formule, il y a une vérité simple. Le pouvoir démocratique naît d’un enracinement partisan. Le nier, c’est méconnaître la nature même du jeu politique.
Sous nos latitudes, cette tension est encore plus vive. Le militantisme s’y nourrit d’identification, parfois d’affection, souvent de fidélité personnelle. Le leader n’est pas seulement un chef politique, il est une figure de référence, parfois une incarnation.
Dans ces conditions, demander au président de s’abstraire de son parti revient à lui demander de se dédoubler. D’un côté, l’homme d’État. De l’autre, l’homme de parti. Mais ces deux figures cohabitent dans un même corps et dans une même pratique.
La réforme, en ce sens, ne manque pas d’intérêt. Elle introduit une exigence, elle trace une ligne, elle oblige à repenser les équilibres. Mais elle ne saurait suffire à transformer les pratiques.
Le risque est même qu’elle produise un pouvoir moins visible, plus diffus, moins assumé. Un pouvoir qui ne dit plus son nom, mais qui continue d’agir. La démocratie ne gagne pas toujours à ces subtilités. Elle préfère la clarté des responsabilités à l’élégance des fictions.
Car au fond, ce qui importe n’est pas tant la place formelle du président dans son parti que la manière dont il exerce son pouvoir. C’est là, et seulement là, que se joue la vérité d’une rupture.
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