L’équipe nationale masculine A du Sénégal vient de marquer une démonstration de toutes les valeurs que nous nous sommes de tout temps appropriées dans les discours : jom, fullë, fit, fayda, jàmbaar. Non pas que nous ne les portions réellement ou fondamentalement pas. Cependant, force est d’admettre que nous ne le prouvions que bien assez peu.
La gnaque dont la bande à Idrissa Gana Gueye et les ultras du « 12e Gaïndé » ont fait montre, dimanche dernier, à la finale de la Coupe d’Afrique des Nations (Can), a surpris. C’est pourtant une scène somme toute banale en sport. Néanmoins, ça a claqué fort, parce que c’est le Sénégal. Ce peuple poli et affable à volonté. Cette nation qui s’identifie par l’hospitalité.
L’habitude que les autres peuples avaient révisée, venait de s’altérer à en perdre ses principales formes. Jadis (ah ça, jadis !), nous rentrions des compétitions et rencontres internationales comme les bons élèves à qui les parents enjoignaient fermement de rester recommandables au bal de promo.
Notre première étoile de champions d’Afrique aurait été floquée à la poitrine de notre maillot national si nous avions adopté un caractère trempé. Lors de la Can 1990, en Algérie, quand les Lions de la Teranga atteignaient pour la première fois les demi-finales, la corruption aux vestiaires et l’intimidation sur l’aire de jeu avaient eu raison de nous, au dam du jeu.
À un but partout jusqu’après l’heure de jeu, les menaces de mort ont commencé à fuser dans le stade algérois de 65.000 places, entouré de forces militaires. L’équipe sénégalaise coachée par Claude Le Roy n’avait malheureusement pu émettre le même répondant que celle de Pape Bouna Thiaw au soir de la finale de dimanche dernier.
Et Dieu sait que Jules François Bocandé et ses coéquipiers étaient très loin d’être des pleutres. Il manquait toutefois cette âme martiale… La recette souffrait souvent d’une vraie culture de la gagne.
Nous revenions en plus certaines fois les ailes mouillées, la bouche baveuse d’une colère que nous n’osions complètement laisser exploser, et les invectives s’échangeant entre nous-mêmes. Il y a encore peu, la rengaine populaire, qui rythmait à l’envi nos plateaux de télévision, était « équipe bi amul mental ».
La norme était de servir cette souplesse de Sadio Mané, nonobstant la sagesse et la sincérité du geste. Maintenant, à l’ère du gatsa-gatsa, tout cela a changé. Cette locution bien de chez nous, qui traduit la loi du Talion et quoiqu’avec sa charge violente, semble convenir à nos besoins.
Nous avons compris qu’avec cette énergie battante, ce sera désormais la balade des gens heureux. À défaut de gagner, l’honneur reste sauf et la peur ne campe pas chez nous.
La récente résistance menée contre le défunt régime et la conquête du pouvoir du Pastef de Sonko a assurément inspiré un nouvel élan, un nouveau lexique et une posture assumée. Il y a eu Nder, Danki, Pathé Badiane, Mai-68, voire la vague Sopi, c’est en revanche aujourd’hui que l’élixir semble faire effet.
Nous assistons à un tournant. Un virage qu’il faut aborder avec intelligence. Le regain est formidable, mais ne doit pas être prétexte à gonfler les excès.
Les étrangers qui se trouvent parmi nous ne doivent pas trinquer, comme le suggèrent certains quidams surchauffés. Les proportions doivent être aussi gardées dans les répliques aux injures et propos déplacés.
Pour clair, il ne faut absolument pas accepter un quelconque affront au nom d’un hymne à la fraternité. Le monde a vu que les Sénégalais n’ont fait que riposter à un acharnement et l’arbitraire. Les images sont factuelles, honteuses et scandaleuses.
Quand la boîte de pandore est ouverte, l’imprévisibilité devient le principe. Les coups se rendent dans la chaleur de l’esprit. On retrouve ainsi dans la foule des Pape Thiaw qui tapent sur la table, des Sadio Mané qui sachent désaturer et aussi des équilibristes qui oublient leurs sceaux.
C’est une situation heureuse en ce qu’elle déboussole les interlocuteurs, décuple les issues et provoque des échanges francs à hauteur d’homme. Une situation assez analogique à la sphère politicienne d’un certain pays, par ailleurs.
mamadou.oumar.kamara@lesoleil.sn

