Akassa ! Un peu de prosélytisme religieux ne ferait pas de mal en ces temps de Ramadan coïncidant avec le Carême chrétien. « Toute âme goutera la mort ». Dans le saint Coran, c’est dit dans la sourate 3 (La Famille d’Imran), verset 185 ; dans la Sourate 21 (Les Prophètes), verset 35 ; et dans la Sourate 29 (L’Araignée), verset 57. Selon la Bible, Dieu avait averti Adam : « tu mourras, c’est certain » (Genèse 2 : 17) ; « tu es poussière, et tu retourneras à la poussière » (Genèse 3 : 19). Mais la quête d’immortalité est consubstantielle à certains esprits. Depuis que l’homme a pris conscience de sa finitude, cette « gorgée de mort » que toute âme doit avaler, pour reprendre l’image du texte sacré, il n’a cessé de rêver d’y échapper.
Mais voilà que cette quête utopique prend un tour nouveau, presque vertigineux. Et comme prévu, c’est dans le numérique que ça se passe. La semaine dernière, le pure player américain « Business Insider » révélait l’existence d’un brevet déposé par Meta décrivant un système capable de simuler l’activité d’un utilisateur sur les réseaux sociaux après sa mort. Imaginez un monde où vous pourriez discuter avec le compte Facebook ou Instagram d’un ami disparu, où une intelligence artificielle reproduirait fidèlement sa manière de poster, de commenter, de converser. Le fantôme, cette figure qui hante nos imaginaires depuis la nuit des temps, deviendrait un algorithme. Meta a déposé ce brevet en 2023, mais c’est ces derniers jours qu’il a fait les gros titres de la presse spécialisée, en raison de ses implications résolument dystopiques. La firme s’est empressée de préciser à « Business Insider » qu’elle « n’a pas l’intention de donner suite à cet exemple ».
Toutefois, une recherche Google nous a permis d’apprendre qu’une étude récente menée par des chercheurs de l’Université hébraïque de Jérusalem et de l’Université de Leipzig montre que l’IA générative est déjà massivement utilisée pour « manipuler l’image de personnes décédées », soulevant « des questions juridiques et éthiques urgentes concernant l’appropriation posthume, la propriété, le travail et le contrôle ». Ce qui frappe d’emblée dans le dernier projet de Meta, c’est l’ampleur du changement d’échelle. Fini le temps des résurrections numériques artisanales et intimistes. Aujourd’hui, le géant des réseaux sociaux envisage d’intégrer la simulation posthume directement au cœur de ses infrastructures. Interrogé par le site www.404media.co (spécialisé dans l’analyse des réseaux sociaux), Tom Divon, auteur principal de l’étude « Artificially alive » sur la question de la présence numérique post-mortem, pose le décor : « La plupart des résurrections par Intelligence artificielle que nous avons examinées étaient assez artisanales.
Il s’agissait de projets lancés par des familles, des groupes de défense, des musées ou des startups, généralement liés à des contextes émotionnels, politiques ou commerciaux très spécifiques. » Une ère de proximité émotionnelle qui contraste violemment avec la vision industrielle de Meta. « La proposition de Meta est différente », poursuit le chercheur, « car elle envisage la simulation posthume comme quelque chose d’intégré directement dans l’infrastructure des médias sociaux. » Une différence de nature qui transforme le deuil en service, et le souvenir en fonctionnalité permanente. Autrement dit, ce qui était jusqu’ici une pratique intime, presque artisanale – des parents endeuillés conversant avec un chatbot reproduisant la voix d’un enfant disparu – pourrait devenir une fonctionnalité standard, aussi banale que le bouton « J’aime ».
Alors que nos sociétés sont livrées à la puissance des Big Tech, il faut envisager les dégâts que cette tendance pourrait poser. Déjà, sur Facebook, on est régulièrement sidéré par la vacuité de l’existence, à moins d’être croyant, quand un proche ou une connaissance nous ayant précédé dans l’au-delà se rappelle à notre bon souvenir par l’affichage de ses activités. Un rappel d’anniversaire, un commentaire d’antan, un post qui a fait le buzz, comme si les défunts n’avaient pas passé de vie à trépas. En ces temps de privation volontaire, il nous apparaît certain qu’aucune plateforme ne devrait prétendre suspendre l’échéance de la vie par une ligne de code. Le deuil n’est pas un bug à corriger, ni l’absence une donnée à optimiser. La mort a la force de la réalité.
samboudian.kamara@lesoleil.sn

