La guerre actuelle au Moyen-Orient ne nécessite pas d’être un spécialiste de la polémologie pour en disserter, surtout sous l’angle de ses répercussions et de ses interactions planétaires. Débutée le samedi 28 février dernier avec l’attaque unilatérale et sans sommation israélo-américaine qui a tué le Guide suprême Ali Khamenei, elle semble partie pour durer en raison de ses implications et de ses conséquences.
L’une des retombées les plus dramatiques de ce conflit sera sans conteste l’accentuation de la division entre musulmans, en ce béni mois de ramadan.Il ne serait pas pertinent de lire ou d’interpréter ces tensions entre musulmans sous le seul prisme de l’opposition entre l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite. L’embrasement régional obéit, pour l’Iran, à une logique consistant à viser les intérêts américains dans tous les pays qui les abritent. Par ailleurs, le schisme qui polarise l’islam a des origines bien plus lointaines que les affrontements politiques. Rappelons que la division entre sunnites et chiites est l’une des plus importantes de l’islam. Elle est survenue à la mort du prophète Mohamed en 632.
Les sunnites représentent environ 85 pour cent de la population musulmane mondiale et se caractérisent par leur adhésion à la tradition, la Sunna, et à la communauté, la Oumma. Les chiites, quant à eux, constituent environ 15 pour cent des musulmans, avec une forte présence en Iran, en Irak et au Bahreïn. Ils croient en l’autorité des imams, considérés comme des successeurs légitimes du prophète.
Chiites et sunnites sont donc tous des musulmans. Ils croient au Coran comme révélation définitive de Dieu à l’humanité et en Mohamed comme son dernier prophète. Ils prient cinq fois par jour, jeûnent tout le mois de ramadan, pratiquent l’aumône et accomplissent le pèlerinage à La Mecque. La grande différence réside dans la conception de l’autorité religieuse. Pour les chiites, à la mort du prophète, cette autorité s’est transmise à son cousin et gendre Ali puis à sa descendance. Pour les sunnites, en revanche, l’autorité est restée attachée au Coran et à l’exemple du prophète et de ses premiers compagnons.
Les chiites soutiennent que la révélation coranique comporte un sens extérieur, littéral, et un sens intérieur, spirituel, enseigné par Ali et ses descendants, les imams. Selon eux, pour comprendre pleinement le Coran, il faut nécessairement passer par eux. Ils rapportent cette parole attribuée au prophète : « Il y a parmi vous quelqu’un qui lutte pour l’intériorité de la Révélation comme moi je lutte pour son extériorité. Cet homme est Ali. » Pour les sunnites, la main de Dieu est posée sur la communauté. Mohamed demeure le témoin originel de la Révélation et le croyant accède directement au Texte sacré en imitant son comportement à travers la chaîne des générations.
Il y eut certes, au fil de l’histoire, des tentatives de rapprochement entre les deux communautés. À l’accession de Ali au califat, après l’assassinat de Ousmane, Mouawiya, cousin de ce dernier, refusa de lui prêter serment d’allégeance, l’accusant d’être impliqué dans son assassinat. L’unité tant souhaitée devint alors impossible entre deux communautés pourtant très proches dans leurs pratiques.
Plus récemment, le Message d’Amman de 2004 a constitué une tentative d’apaisement. Cette déclaration jordanienne appelait à la tolérance et à l’unité dans le monde musulman. Élaboré à Amman, le texte fut diffusé sous forme de sermon du ramadan par 200 érudits musulmans issus de plus de 50 pays, puis approuvé par une convention islamique en 2005. Il soulignait la nécessité de réaffirmer les valeurs fondamentales de l’islam telles que la compassion, le respect mutuel, la tolérance, l’acceptation et la liberté de religion.
Les musulmans disposent pourtant, avec l’Organisation de la coopération islamique, créée en septembre 1969 à Rabat et ainsi rebaptisée en 2011 après avoir porté le nom d’Organisation de la Conférence islamique, d’un cadre d’échange et de rapprochement. Forte de 57 États membres, elle vise à promouvoir la coopération économique, sociale, culturelle et scientifique dans le monde musulman. Elle avait été fondée en réaction à l’incendie criminel de la mosquée Al Aqsa à Jérusalem, avec pour objectif initial de soutenir la libération de ce lieu saint et de défendre les droits des Palestiniens.
Nous avons assisté, pendant plus de deux ans, aux bombardements intensifs et incessants d’Israël sur Gaza après les événements du 7 octobre 2023, sans réellement percevoir l’action de l’Organisation de la coopération islamique. La surenchère israélo-américaine contre l’Iran risque de s’inscrire dans la durée sans que l’organisation ne se mobilise davantage. Pire encore, des pays comme l’Arabie saoudite, à l’instar de certains États européens, semblent s’aligner sur les positions américaines en menaçant l’Iran. L’Espagne apparaît aujourd’hui comme l’un des rares pays à avoir exprimé un refus clair face à la puissance américaine.
Pourtant, le livre sacré des musulmans rappelle que les croyants sont des frères et appelle à établir la concorde entre eux afin d’obtenir la miséricorde divine. Il est toutefois réconfortant de voir, à travers le monde, des musulmans de toutes obédiences afficher sur leurs profils de réseaux sociaux la photo de Ali Khamenei.
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