Sur Facebook, un post d’un site pourtant réputé rapporte ces propos de Donald Trump : « Poutine m’appelle Monsieur le Président. Xi Jinping m’appelle Monsieur le Président. Ils sont très respectueux et ce sont des gars très cool. Seuls les dirigeants de l’Europe m’appellent Donald. Ils sont très impolis et irrespectueux. » Dans un autre monde, avec un président un peu plus classique, ce post aurait arraché un sourire avant d’être classé parmi les innombrables fake news qui pullulent désormais sur la toile. Mais nous sommes dans l’ère Trump. Et avec Trump, l’invraisemblable est devenu routine, l’excès une norme, l’outrance un langage officiel. Donald Trump n’est pas un président comme les autres.
Il en a fait un argument politique, presque une marque déposée. Il cultive la provocation comme d’autres soignent leur diction. Il se permet des écarts verbaux que jamais un chef d’État digne de ce nom n’aurait osé formuler, encore moins en public. On l’a vu railler Emmanuel Macron, se moquer de ses alliés de l’Otan, traiter certains dirigeants de « faibles », réduire la diplomatie à un rapport de force brutal, presque primaire. On se souvient aussi de ses phrases devenues tristement célèbres : qualifiant certains pays africains et caribéens de « pays de merde », suggérant d’injecter du désinfectant pour lutter contre le Covid, affirmant sans sourciller qu’il pourrait « régler la guerre en Ukraine en vingt-quatre heures », déclarant qu’il « tomberait amoureux de Kim Jong-un » ou, plus récemment, s’offusquant d’un possible accord commercial entre le Canada et la Chine : « S’ils concluent leur accord, la Chine va prendre possession du Canada. Et la première chose qu’ils feront, c’est de mettre fin au hockey sur glace ! ». Autant de sorties qui auraient jadis provoqué une crise institutionnelle majeure, mais qui aujourd’hui s’engloutissent dans le flot continu de ses provocations.
Trump ne gouverne pas seulement : il performe. Il met en scène le pouvoir comme un spectacle permanent, où le président devient acteur principal, tribun incontrôlable, influenceur planétaire. Il abolit les frontières entre la parole privée et la parole d’État, entre le bon mot et la décision stratégique. La fonction présidentielle, jadis entourée d’une solennité presque sacrée, se retrouve ainsi banalisée, désacralisée, parfois même ridiculisée. Mon ami Bro, face à cet esprit va-t-en-guerre, me glisse souvent en riant : « À 81 ans, si le monde disparaissait sous une bombe nucléaire, il n’y perdrait pas grand-chose au change. » Derrière l’humour, une inquiétude réelle : celle de voir l’humanité suspendue aux impulsions d’un homme imprévisible, capable d’embraser la planète sur un coup de colère ou un caprice d’ego. Car ces phrases révèlent aussi un profond besoin de reconnaissance. Trump veut qu’on l’appelle « Monsieur le Président ». Il exige la déférence, cultive l’autorité, s’enrobe de symboles : la cravate rouge flamboyante, les slogans martelés, les foules chauffées à blanc.
Comme si l’ostentation devait compenser une faille intime, un complexe jamais vraiment apaisé. Ceux qui doutent de leur propre grandeur réclament souvent qu’on la proclame à haute voix. Je me souviens d’un ancien directeur dans une entreprise où j’ai servi. Il supportait mal que ses cadres l’appellent par son prénom. Un seul trouvait grâce à ses yeux : celui qui l’appelait « Boss ». Le pouvoir, parfois, ne cherche pas seulement à être exercé. Il exige d’être adoré. Et c’est peut-être là que réside le danger le plus sournois : quand la présidence devient un miroir narcissique, quand la Maison-Blanche se transforme en scène de théâtre, quand l’Histoire se plie aux humeurs d’un homme, c’est l’idée même de responsabilité qui vacille. Le monde, lui, ne peut se permettre ni l’improvisation permanente ni la politique du spectacle. Car on peut banaliser les mots, jamais les conséquences.

