Qui sommes-nous ? Il semble y avoir une urgence absolue à sonder la condition humaine, cette créature insaisissable et contradictoire. Dans nos interactions quotidiennes, nous oscillons de façon déroutante entre adulation et mépris : on peut placer quelqu’un sur un piédestal le matin et le rejeter avant la tombée de la nuit. Les témoignages poignants entourant le décès de l’actrice sénégalaise Halima Gadji mettent en lumière la fragilité des rapports humains et l’impérieuse nécessité de s’interroger sur le sens de notre existence.
Certains, de leur vivant, sont livrés à la vindicte populaire, subissant critiques acerbes et quolibets. Parfois victimes d’incompréhension ou de méchanceté gratuite, ils se retrouvent symboliquement « ensevelis vivants ». Pourtant, dès que le souffle s’éteint, ces « bannis » d’hier se transforment soudainement en icônes vénérées. À tort ou à raison. Ce basculement souligne une tragique ironie : la reconnaissance n’arrive souvent qu’au moment où elle ne peut plus être entendue. La clairvoyance d’un illustre défunt guide religieux du Sénégal se manifestait par son refus systématique d’être porté aux nues. Il justifiait cette réserve par une observation lucide de la société sénégalaise : la facilité avec laquelle les gens vous érigent en messie n’a d’égal que la rapidité avec laquelle ils peuvent vous accabler d’injures.
Conscient de cette versatilité psychologique, il déclinait le statut de guide religieux pour revendiquer uniquement celui d’enseignant.Cette prudence reste pertinente face aux propos désobligeants et injurieux visant certaines figures religieuses respectées de notre pays. Le Sénégal s’est construit sur un équilibre précaire entre République et spiritualité, entre débat politique et respect des autorités religieuses et coutumières. Nous devons éviter toute forme de violence, de stigmatisation ou d’instrumentalisation du religieux à des fins politiques.
Face à une souffrance perçue comme injuste, certains, victimes de stigmatisation et de critiques faciles, choisissent le chemin de l’exil, de l’inconnu, incapables de supporter la virulence des attaques. Lors d’un séjour dans l’Empire du Milieu, nous avons été agréablement surpris lorsque des collègues africains nous demandaient des nouvelles de la regrettée actrice. Ils suivaient assidûment ses séries, ses gestes, ses souffrances et ses émotions. Elle jouissait d’une immense popularité auprès des amateurs du septième art, tant dans la sous-région qu’au-delà de nos frontières.
En ce sens, la maxime du philosophe français Blaise Pascal demeure d’une brûlante actualité : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». La justice, la morale ou la vérité ne sont pas universelles ; elles dépendent des contextes, des cultures et des législations locales. Il est donc impératif de relativiser nos principes : ce qui est perçu comme juste ici peut être condamné ailleurs.
Dans « Instruments des ténèbres » (Éditions Actes Sud), Nancy Huston souligne que « les gens se sentent écrasés, punis, maudits par ils ne savent quelle puissance et pour ils ne savent quels péchés ; ils font ce qu’ils peuvent pour se protéger des fléaux qui leur tombent dessus et punissent à leur tour : les impuissants ».
C’est pourquoi nous devons nous garder de porter des jugements de valeur sur des individus dont nous ignorons tout de l’histoire, du parcours, des origines ou du passé. La disparition tragique de l’actrice nous impose de réfléchir sur notre condition humaine et l’essence même de notre passage sur terre, en repensant nos rapports avec autrui.
Dans le sillage de cette disparition, le débat sur la santé mentale refait surface. Mais, au-delà des figures publiques, cette problématique sanitaire ne doit plus être un tabou, car elle est intrinsèquement liée à l’existence humaine. Accepter d’en parler, c’est choisir de vaincre le mal en prenant le taureau par les cornes. À l’inverse, taire cette souffrance favorise son expansion et condamne à l’isolement ceux qui ont un besoin vital d’être secourus pour retrouver goût à la vie.
La prise en charge de la santé mentale au Sénégal constitue une urgence sanitaire et sociale. Nous devons faire face à la stigmatisation sociale et aux croyances traditionnelles qui freinent l’accès aux soins et marginalisent les victimes.
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