Feu Mame Less Camara nous l’avait enseigné au Cesti : un papier écrit et publié doit être vite oublié. Le maître, géant du journalisme, recommandait ainsi de toujours se projeter vers le futur article.
Une consigne que nous avons jusqu’ici tenté de respecter avec rigueur. Mais cette fois-ci, nous nous autorisons un léger écart à cette recommandation du monument et formateur pour revenir sur notre précédente chronique intitulée « Quand des intrus dictent la loi : chronique d’un naufrage médiatique ». Non pas pour raviver une polémique, mais pour dissiper des malentendus et apporter des éclaircissements nécessaires. Ce « flash-back » nous a semblé non seulement utile, mais indispensable, au regard de l’ampleur et de la richesse du débat suscité par l’article. D’abord, au sein de la grande famille des professionnels de l’information. Les réactions ont été nombreuses, à travers des centaines de messages et d’appels téléphoniques.« Tu as fait oeuvre utile en parlant des dérives actuelles de notre métier. Plus qu’une invasion, on se sent à l’étroit. On étouffe », m’a confié un jeune confrère. Ensuite, il y a eu les agissements du clan « des intrus », soutenus, protégés et parfois entretenus par des politiciens en perte de vitesse.
Leurs réactions témoignent du mal profond qui gangrène cette noble profession.
« Dans un pays normal, tout le monde peut être chroniqueur », m’a lancé un illustre « chroniqueur », dans une tentative manifeste de défense des « intrus ». C’est d’ailleurs le même interlocuteur qui m’a précisé la mission exacte pour laquelle Abdou Nguer a été recruté : « commenter l’actualité ». « Nguer n’est pas un chroniqueur, mais un commentateur de l’actualité », m’a-t-il exactement dit. Une distinction qui, dans son entendement, ne semble exiger ni qualification particulière ni compétence avérée, encore moins une expertise spécifique. Bien évidemment, ce chroniqueur se trompe. Peut-être de bonne foi. Peut-être ignore-t-il que commenter l’actualité suppose un parcours, la maîtrise de notions fondamentales, une connaissance solide des sujets débattus, mais aussi de l’humilité et un savoir-être. Autant de qualités qui font cruellement défaut à nos « intrus ».
Et on ne le dira donc jamais assez : le journalisme au Sénégal a besoin d’un organe fort et crédible pour faire respecter les règles. Il nous faut une instance capable de dire clairement : « ça ne se dit pas et ça ne se fait pas » sur un plateau de télévision. Cela nous aurait évité ce qui s’est produit mercredi 28 janvier sur le plateau de « Faram Faccé » de la Tfm. Un simple recadrage du présentateur aurait contraint l’ancien député Doudou Wade à clarifier sa pensée, à s’excuser au besoin, et nous aurait sans doute épargné des convocations à la Sûreté urbaine de Dakar. Il convient enfin de souligner que notre précédente chronique a également donné lieu à d’intéressants échanges sur les réseaux sociaux, les plateformes numériques, ainsi que dans les émissions de radio et de télévision. De nombreuses interpellations. Des analyses pertinentes aussi.
À l’image de celle livrée par l’écrivain Waly Latsouck Faye. « (…) le problème ne réside pas dans l’existence des “intrus”, mais dans la faillite des médias qui ont permis leur émergence. Cette faillite s’inscrit dans une tendance plus large où le journalisme sénégalais s’est progressivement laissé happer par le buzz, le superficiel et le sensationnalisme. Les titres tapageurs (“X a massacré Y”, “B a détruit C”) sont devenus la norme, réduisant l’information à un spectacle de confrontation ». L’écrivain dénonce ainsi un « dysfonctionnement méthodologique », invitant les professionnels à s’intéresser davantage à des thématiques structurantes comme l’économie, la souveraineté numérique, l’intelligence artificielle ou encore la santé. Il pointe directement la responsabilité des professionnels dans la montée en puissance de figures atypiques comme Abdou Nguer. Un point de vue défendable, même si la réalité des rédactions et les moyens dont elles disposent invitent à la nuance. Quoi qu’il en soit, le débat est ouvert. Et il l’est largement.
abdoulaye.diallo@lesoleil.sn

