Hier matin, en allant au bureau, j’ai ramassé un billet de 5 000 francs. Un vrai. Pas en rêve, pas sur une photo, pas au détour d’une promesse de campagne, mais sur le trottoir. Cela ne m’était plus arrivé depuis bien avant la première alternance. C’est dire si nos poches se sont habituées au vide. Le billet était si froissé qu’on aurait dit qu’il avait passé plusieurs nuits blanches dans une poche trouée avant de s’effondrer de fatigue sur le trottoir. Il avait dû échapper à quelqu’un qui le gardait comme une relique, partagé entre l’envie de le dépenser et la nécessité de le conserver pour les urgences. Car aujourd’hui, 5 000 francs, ce n’est plus seulement un billet, c’est une petite réserve stratégique, un début de budget, parfois même un plan de survie pour la fin du mois.Quand je me suis baissé pour le ramasser, toute la rue a semblé faire une pause. Les vendeuses ont interrompu leur vente, les conversations se sont arrêtées en plein milieu d’une phrase et tous les regards se sont braqués sur ma main. On aurait dit que je venais de découvrir du pétrole en plein Dakar.
Dans un pays où l’argent se fait rare comme la pluie en saison sèche, trouver 5 000 francs par terre tient presque de l’apparition. Il ne manquait que des témoins criant au miracle et des fidèles venus toucher le billet. D’un geste presque suspect, j’ai remis l’argent à la vendeuse la plus proche. Elle m’a regardé comme si je venais d’une autre planète. D’abord le billet, ensuite son visage, puis de nouveau le billet. Elle cherchait sans doute la caméra cachée. Elle se demandait peut-être si, en ces temps de galère, il existait encore des gens capables de rendre 5 000 francs sans demander une commission, une prière ou un poste de ministre.
Elle m’a remercié avec une émotion qui m’a presque fait regretter mon geste. Non pas que j’attendais une médaille, mais parce qu’aujourd’hui, rendre un billet de 5 000 francs semble presque héroïque. À sa place, d’autres auraient peut-être déjà considéré cette trouvaille comme un don du ciel, une bénédiction tombée du trottoir, la preuve que Dieu avait enfin pensé à eux.
En reprenant mon chemin, je me suis souvenu d’une époque où l’on gardait parfois des pièces au fond de ses poches sans trop savoir à quoi elles serviraient. Aujourd’hui, les poches sont si trouées, au propre comme au figuré, que l’argent les traverse comme un locataire pressé qui ne paie même pas son loyer.
Autrefois, on pouvait passer devant une pièce sans y prêter attention. Aujourd’hui, on s’arrête, on regarde à gauche, puis à droite, on s’assure qu’il ne s’agit pas d’un piège. L’argent gratuit est devenu une espèce en voie de disparition. Le plus triste, c’est que 5 000 francs, qui faisaient autrefois les fiers, ne pèsent plus bien lourd. On les reçoit avec le sourire, mais on les dépense avec la peur au ventre. Deux courses au marché, une facture, un déplacement imprévu et le billet s’évapore comme une promesse électorale au lendemain des élections. Le salaire, lui, ne prend même plus le temps de s’installer. À peine arrivé sur le compte, il est accueilli à la porte par toute une délégation : le bailleur, le boutiquier, l’école, les factures d’électricité et d’eau, le transport sans oublier les dépenses quotidiennes, qui ne connaissent ni congé ni pitié. Le salaire entre par la grande porte et ressort par la fenêtre, sans même avoir eu le temps de dire bonjour.
Face à cette situation, les populations s’adaptent comme elles peuvent. On réduit les dépenses, on repousse certains achats, on s’entraide entre proches et l’on cherche des solutions pour tenir jusqu’à la fin du mois. Mais derrière les plaisanteries et les astuces du quotidien, la fatigue s’accumule. Quand chaque dépense devient un calcul et chaque imprévu une épreuve, la débrouillardise ne suffit plus. Elle devient le langage ordinaire de la survie.
Finalement, ce matin, je n’ai pas seulement ramassé un billet. J’ai ramassé le reflet de notre galère collective. Quand 100 francs deviennent un événement et que 5 000 francs provoquent un attroupement, c’est que quelque chose ne tourne pas vraiment plus rond dans notre économie. Nous ne sommes plus seulement à court d’argent, nous sommes devenus les archéologues de nos propres poches, à la recherche de la moindre pièce oubliée.
Autrefois, on se baissait pour ramasser 100 francs par réflexe. Aujourd’hui, on se baisse par nécessité. On ramasse par miracle et on dépense par désespoir. Les temps sont devenus si durs que même nos poches ont fini par comprendre la leçon. Elles ne sont plus faites pour garder l’argent. Elles sont devenues des classeurs à factures.
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