Au Sénégal, personne ne veut rester une ombre ni à l’ombre. Tout le monde veut être vu, regardé, identifié et reconnu. Exister ne suffit plus, il faut que l’autre sache qu’on existe. Alors on prend de la place. On cherche à laisser une trace, parfois avec empressement. Ce souci de visibilité traverse la vie quotidienne. On le retrouve dans le monde professionnel, sportif, culturel, associatif … Partout, la préoccupation est la même : être remarqué, distingué, reconnu. Mais dans la sphère politique, l’enjeu monte d’un cran. Elle se manifeste avec beaucoup plus d’intensité. À cette soif de visibilité s’ajoute une autre exigence : prouver sa loyauté. Il ne suffit plus d’être présent à côté de son leader. Il faut surtout que cela se voie.
C’est là que commence la grande danse des ombres. Les sorties médiatiques se multiplient. Les déclarations deviennent plus tranchantes. On attaque, cogne, vilipende, défend, applaudit, justifie, encense. Au moindre coup, on monte au front. À la moindre parole du chef, on accourt pour approuver. Certains ont presque un sixième sens au point de savoir parfois ce qu’il va penser avant même qu’il ait parlé. Chacun veut montrer qu’il est là, fidèle, disponible, fiable. Peu à peu, la loyauté cesse d’être une conviction pour devenir une mise en scène. Il ne suffit désormais plus d’être loyal, il faut le paraître, le crier et, si possible, le faire avant tous les autres. On assiste à une compétition qui devient presque une discipline : Qui défendra le plus vite ? Qui criera le plus fort ? Qui ira le plus loin ? Qui trouvera la formule la plus cinglante ? Dans ce jeu, la mesure passe pour une faiblesse, la nuance pour une suspicion.
Il est des moments où le silence vaut mieux qu’une parole prononcée dans la précipitation. Car les mots sont comme des armes. Une phrase publique laisse une trace. Elle circule, s’archive, se répète, et peut toujours resurgir quand on s’y attend le moins. Les applaudissements d’aujourd’hui peuvent devenir l’embarras de demain.
L’histoire politique regorge de déclarations lancées avec assurance, saluées sur l’instant, et que le changement de contexte rend gênantes. Car la politique a une mémoire. Elle a surtout cette mauvaise habitude d’inverser très vite les rôles. Celui qui tient les rênes aujourd’hui peut être dans l’opposition demain. Celui qui applaudit peut devenir celui que l’on critique. Celui qui attaque peut devenir la cible. Celui qui promettait une fidélité à toute épreuve peut, demain, découvrir, selon les circonstances, les vertus de la nouvelle configuration.
Alors, à quoi bon pousser si loin la surenchère ? On peut être loyal sans être excessif. Défendre sans insulter. Soutenir sans se muer en procureur. On peut être proche du pouvoir sans perdre tout esprit critique. On peut aussi être dans l’opposition sans verser dans la vulgarité. La fidélité n’exige pas à brûler tous les ponts, encore moins à détruire ceux qu’il faudra traverser demain. Le pouvoir passe, les alliances évoluent et les circonstances changent. Mais les paroles, elles, demeurent. Et souvent, elles finissent toujours par nous rattraper.
En politique, la vraie habileté consiste à rester loyal sans être prisonnier de sa loyauté. À défendre sans perdre son discernement et à soutenir sans renoncer à sa liberté de jugement.
À force de vouloir attirer le regard du chef, certains finissent par ne plus voir le monde qui les entoure. Ils confondent fidélité et soumission, courage et surenchère, engagement et agitation. Ils oublient surtout une chose essentielle. Le chef regarde peut-être la foule, mais l’histoire, elle, regarde chacun. Et lorsque les projecteurs s’éteignent, que les applaudissements se taisent et que les fonctions changent de mains, et il ne reste alors que les actes, les choix et les paroles. Ils seront les seuls témoins de ce que chacun aura réellement été. Et dans cette grande danse des ombres, le plus habile n’est peut-être pas celui qui court le plus vite vers la lumière. C’est celui qui sait rester debout quand elle change de direction.
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